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Tableau synthétique de correspondance entre niveaux de conscience, enveloppes (koshas) et mémoires

Tableau synthétisé par Damien Roy à partir de sources diverses du yoga, de l’ayurveda et des traditions occidentales

Quelques questions posées à Damien Roy et réponses associées :


Le corps bouddhique n’a pas de dénomination dans la terminologie indienne ?
– Le corps bouddhique est l’entrée vers la conscience supérieure; il est la dernière couche avant le corps divin ou la conscience universelle. Le corps bouddhique correspond à Karana Sarira mais avec des pincettes. Karana, dans la terminologie, se limite au corps Causal. Cependant, il est aussi considéré comme étant le corps (Sarira) le plus élevé – ou le plus interieur -. Donc dans cette synthèse, pour faire le parallèle entre Indouisme et occident, j’ai choisi d’inclure le corps bouddhique dans le concept de Karana Sarira.

Le corps mental n’a pas d’activité cérébrale associée ?

– Le corps mental inclut toutes nos pensées : l’intuition aussi bien que le jugement. Il est ainsi présent dans toutes nos activités cérébrales. Je devrais sans doute préciser, qu’il est, pour moi, plus facile d’accéder aux informations de tel corps en fonction de l’activité cérébrale que je lui ai associé. Ainsi, en mode Theta, il est plus aisé d’aller explorer nos mémoires personnelles – notre corps astral. Le corps mental est toujours présent, c’est la carapace la moins évidente à percer, le corps le moins évident à ralentir, mais c’est aussi lui qui nous permet de « comprendre » la concept que nous explorons. 


Mais évidemment ces deux questions en ouvrent de nombreuses autres… Faut-il considérer deux pôles : l’activité cérébrale et le flux de nos pensées ; en admettant que la méditation, notamment, permet d’apaiser notre flux de pensées afin de nous laisser accéder aux informations accessibles par telle ou telle activité cérébrale ? Et dans ce cas, les ondes gamma ne sont-elles accessibles que lorsque notre corps mental est en observateur, lorsque notre flux de pensées est parfaitement apaisé ?Est-ce qu’il est légitime de parler de « corps » bouddhique ? ou faudrait-il ne parler que d’un état d’être, un état transitoire vers la conscience universelle ?

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La conscience et le monde (extraits). Un texte de Jean Klein

Jean Klein, La Conscience et le Monde (Extraits)Jean klein : Celui qui brûle de connaître sa vraie nature doit d’abord comprendre qu’il s’identifie par erreur aux objets : «je suis ceci», «je suis cela». Toute identification, tout état, est transitoire, par conséquent sans réalité. Identifier le «je » à ceci ou cela est la racine de l’ignorance. Demandez-vous ce qui est permanent au cours de toutes les phases de la vie. Vous découvrirez que la question : «qui suis-je ?» n’a pas de réponse. Vous ne pouvez pas expérimenter ce qui est permanent dans une relation sujet/objet comme quelque chose de perceptible. Vous pouvez seulement formuler et expliquer ce que vous n’êtes pas. La continuité que fondamentalement vous êtes ne peut se traduire en mots ou se rationaliser. Être est non-duel, absolue présence sans éclipse, quelles que soient les circonstances.
Si nous considérons le connaisseur indépendamment du connu, il se révèle comme pur témoin. Quand connaissance et connaisseur ne font qu’un, il n’y a plus de place pour un témoin. Toute imagination est irréelle, car basée sur la mémoire. Mais tout ce qui n’est pas anticipé, tout ce qui est inopiné, qui provoque la surprise, l’étonnement, provient de la réalité vivante. La recherche du plaisir naît de la souffrance, de la mémoire. Accueillez la vie comme elle se présente, ne mettez pas l’accent sur le monde mais changez votre attitude à son égard. Votre conception du monde, de la société, a sa source dans la croyance que vous êtes un ego séparé. Soyez votre totalité et le monde changera. Le monde n’est pas autre chose que vous. Le monde est en vous, la société commence avec VOUS.

Question : Vous dites que nous ne devrions pas commencer par tenter de changer le monde mais notre attitude à son égard. Quand vous dites que l’existence est le film mais que nous ne sommes pas le film, entendez-vous par là que nous sommes la lumière qui éclaire le film ?

Jean Klein : Oui. Vous ne pouvez changer le film parce que tous les efforts pour le modifier relèvent du film.Vous identifier à votre corps et à votre personnalité vous bride, vous rend dépendant. Nos perceptions sensorielles reposent sur les constructions de la mémoire et impliquent un connaisseur. Nous devons étroitement examiner la nature du connaisseur. Cela requiert toute notre attention, tout notre amour. Ainsi vous découvrirez ce que réellement vous êtes. C’est l’unique sadhana. Se résorber dans la conscience de sa vraie nature est liberté. Notre vraie nature prend tout en charge.

Les images naissent et meurent dans le miroir de la conscience, et la mémoire crée l’illusion d’une continuité. La mémoire n’est qu’un mode de pensée, elle est purement transitoire. C’est sur ce fondement instable que nous construisons tout un monde de situations. Cette illusion fait obstacle à la claire vision.

Lutter pour nous améliorer ou pour progresser ne fait que rajouter à la confusion. Les apparences extérieures peuvent nous induire à croire que nous avons atteint un état de stabilité, que des changements ont survenu, que nous progressons et que nous sommes au seuil de la grâce. En fait, rien n’a changé. Nous n’avons fait que changer les meubles de place.

Toute cette activité se déroule dans l’esprit, c’est le roman de notre imagination.
Tout est beaucoup plus simple que cela. Pourquoi faire si compliqué ? Ce que vous êtes fondamentalement est toujours là, dans sa globalité. Cela ne nécessite ni purification, ni changement. Pour votre vraie nature, il n’y a pas de ténèbres. Vous ne pouvez découvrir ou devenir la vérité car vous l’êtes. Il n’y a rien à faire pour vous en rapprocher, rien à apprendre. Rendez vous seulement compte que vous essayez constamment de vous éloigner de ce que vous êtes. Cessez de gaspiller votre temps et votre énergie dans des projections. Vivez cet arrêt sans paresse ni passivité, habitez pleinement la fraîcheur que vous trouverez en cessant d’espérer et d’anticiper. C’est aussi votre sadhana.
Il n’y a rien à perfectionner dans la réalité. Elle est perfection. Comment pourriez-vous vous en rapprocher davantage? Il n’y aucun moyen matériel pour l’atteindre.

Question : N’est-ce pas fataliste de dire que nous ne pouvons changer le film ?

Jean Klein : Dire : fataliste implique que vous vous identifiez au film, que vous vous soumettez à lui. En fait, le film se déroule et vous êtes le spectateur. Être hors de l’écran vous donnera une nouvelle perspective sur ce qu’est réellement le film. A partir de cette vue globale qui n’est plus un point de vue, qui est hors du temps et de l’espace, tout se produit dans une absolue simultanéité. Aussi n’y a-t-il rien à changer.

Question :  Pour revenir à ce dont nous parlions auparavant, vous avez dit que le monde change quand la perception que j’ai de lui change. Comment est-ce possible ?

Jean Klein : Celui qui a atteint sa pleine maturité, qui se connaît sciemment, ne se pliera pas nécessairement aux conventions sociales. Un tel être agira au bon moment, suivant ce que la situation indique, sans que personne ne soit lésé d’une quelconque façon. Si vos actes sont régis par vos désirs, vous n’avez aucune espèce de liberté. Par contre, si vous faites ce que réclame la situation, vous faites ce qui est juste, et vous et votre entourage êtes libres.
Un sage n’a pas la moindre pensée d’être une personne quand il agit, sent ou pense. L’ego est totalement absent. L’ego n’est rien de plus qu’une pensée et deux pensées ne peuvent cohabiter simultanément. Aussi l’identification à l’ego ne peut avoir lieu qu’une fois disparue la pensée rattachée à l’objet. C’est alors seulement que l’ego déclare sienne cette pensée. Ce sens de la propriété : «j’ai vu ceci », «j’ai fait cela », intervient après le fait et n’a rien à voir avec le fait. Une fois que ce mécanisme est clairement perçu, vous comprenez que l’identification que vous aviez précédemment prise pour une réalité n’est qu’une illusion. Vous n’êtes pas le propriétaire de la situation pas plus que vous n’en êtes l’esclave. Votre vraie nature est au delà. Le silence de la conscience n’est pas un état, c’est le continuum où tout état, toute chose apparaît et disparaît. Les mots que nous utilisons dans l’état de veille pour parler de ce non-état sont une expression de cette conscience. Quand nous vivons dans la conscience, tout est expression de cette conscience.
Le monde que vous percevez n’est rien d’autre que le roman de votre imagination, basé sur la mémoire, la peur, l’angoisse et le désir. Vous vous êtes retranché dans ce monde. Voyez cela sans vous jeter sur des conclusions et vous serez libre. Vous n’avez nul besoin de vous affranchir d’un monde qui n’existe que dans votre imagination.
Ce que vous prenez pour une réalité est simplement un concept surgi de votre mémoire. La mémoire surgit de l’esprit, l’esprit du témoin, le témoin de votre vraie nature. Vous êtes le témoin, le spectateur placé sur la rive et regardant le fleuve couler. Vous ne bougez pas, vous êtes au delà du changement, au delà du temps et de l’espace. Vous ne pouvez percevoir ce qui est permanent parce que vous l’êtes.
N’alimentez pas les concepts dont vous avez fait vos fortifications ou l’image que les gens ont de vous. Ne soyez ni personne ni rien, contentez-vous de rester à l’écart de ce que la société vous demande. Ne jouez pas son jeu. Cela vous établira dans votre autonomie.
L’exemple, si souvent utilisé dans le Vedanta, du serpent et de la corde, d’un côté se réfère au monde et, de l’autre, à la réalité ultime. Le serpent représente le monde des objets où nous rencontrons les personnalités, les pensées, et l’affectivité. La corde symbolise la réalité ultime, le silence de la conscience. Une fois que nous cessons de prendre la. corde pour le serpent, l’idée du serpent disparaît et nous voyons la corde pour ce qu’elle est réellement. Il est parfaitement naturel que l’erreur perde sa substance et se dissipe quand la vérité devient évidente. Étant donné qu’une pensée fait partie intégrante de l’illusion, il lui est impossible de nous révéler la réalité ultime. Le « fait-d’être », la toute présence, qui est la source de toute expérience, est au delà de la dualité expérimentateur/expérimenté. Quand l’accent se trouve sur la conscience et non sur la pensée ou sur la perception, nous entrons progressivement dans une détente profonde, à la fois sur le plan neuro-musculaire et sur le plan mental.
Si nous observons avec détachement l’apparition et la disparition de tous les états que nous expérimentons, nous parvenons bientôt à appréhender que chaque état, chaque perception, chaque pensée sont réabsorbés dans une connaissance informulée, une connaissance qui est l’être. Ce continuum, seule réalité, est là avant que ne commence l’activité. Immergez-vous dans cette tranquillité chaque fois qu’elle se fait sentir.
Vous ne pouvez vous attendre à ce que la réalité surgisse, car elle est toujours là. Les événements apparaissent et disparaissent. N’oubliez jamais le caractère fugitif de toute expérience, c’est tout ce que vous avez à faire et la porte de la grâce s’ouvrira devant vous. Dès que des opinions et des réactions telle que «j’aime, je n’aime pas», interfèrent, vous retombez dans une habitude subjective et vous tissez autour de vous un filet, vous perdez de vue votre vraie nature. Les sentiments de sympathie et d’antipathie vous font tourner le dos à votre vraie nature. Vos concepts de changement, de progrès, en mieux ou en pire, sont fragmentaires et subjectifs. Quand vous regarderez le monde depuis votre totalité, le monde changera en vous. Vous êtes le monde.

Question : Est-ce que l’absence de pensée que j’expérimente dans la méditation est proche de ma vraie nature ? Est-ce la tranquillité dont vous parlez ?

Jean Klein : Dans ce que l’on nomme ordinairement la méditation, vous cherchez sciemment à vous débarrasser de toute intention et de tout concept. Ainsi vous vous trouvez devant un écran vide de pensées, qu’elles soient objectives ou subjectives. Ces pensées éliminées, d’autres, plus coriaces, apparaissent, vous envahissent sans discrimination, et elles aussi, vous les chassez. Il est vrai qu’au bout d’un certain temps de pratique, l’activité mentale diminue. Cependant, si le chercheur n’est pas guidé par un maître authentique, le vide de l’écran restera toujours un mystère. Le silence de la conscience dont nous parlons est au delà de la présence ou de l’absence des pensées et des mots, au delà de l’action ou de la non-action. Tout surgit de la tranquillité qui est au delà de l’esprit, de la tranquillité qui est au delà de l’effort de s’affranchir des pensées, et tout s’y résorbe. Rien, absolument rien, ne peut affecter cette tranquillité. Le savoir objectif nous parvient par l’instrument organique adéquat, mais le silence de la conscience ne requiert aucun instrument.

Question : Est-ce que les conflits et les guerres sont inhérents à l’être humain ?

Jean Klein :  Les conflits appartiennent à l’ego, pas à l’être humain. Dans votre vraie nature qui est unité aucun conflit n’est possible. Tension, rivalité, agressivité ne concernent que l’ego. Demandez-vous seulement à quel point vous êtes soumis à vos habitudes, à vos opinions qui sont la source de perpétuels conflits. Observez comment fonctionne votre esprit, observez-le sans idées préconçues. Un moment viendra où vous vous trouverez dans l’observation et non dans l’esprit. Puis, quand toute tension aura disparu, vous vous rendrez compte que vous êtes la lumière qui brille au-delà même de l’observateur. La réalité n’est ni un produit de l’esprit, ni le résultat d’une caravane de pensées, elle est, c’est tout. Vous devez comprendre que vous ne pouvez jamais trouver votre vraie nature dans une perception. La seule méthode que nous pouvons suggérer est d’observer sans analyse la façon dont votre esprit réagit dans les diverses circonstances de la vie quotidienne. Ne modifiez pas votre vie pour coïncider avec un concept. Vivez comme vous le faisiez, pensant et sentant, soyez simplement conscient que ce sont des fonctions. Ainsi vous vous en libérerez spontanément. Ensuite la personnalité que vous pensez être disparaîtra. Il ne restera que le témoin. Au terme, même lui se résorbera dans la connaissance ultime.
Ce qui surgit d’inattendu, d’impromptu, sans cause, libre de tout passé, ce qui surgit sans racines, ce qui ni ne s’épanouit ni ne se flétrit, ce qui est le plus naturel, libre de toute tension, c’est cela votre vraie nature.

Jean Klein, La Conscience et le Monde (Extraits)

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les traditions savantes indiennes

SR 3 mai 2019

Dans l’Inde classique savante, la question du savoir juste et de la vérité est une préoccupation majeure. Comment être sûr de nos connaissances ? Comment accéder à la justesse, pour ne pas dire à la vérité ?

Les prémices de la connaissance savante indienne

Mohen Jodaro (tablette)

Selon le scénario le plus en vogue actuellement chez les historiens, les locuteurs de l’Indo-Iranien (les ancêtres communs immédiats des langues indiennes et iraniennes) vivaient dans l’Est de l’Iran et l’Ouest de l’Afghanistan aux environs du 3e millénaire av. J.-C. et seraient descendus en Inde aux environs du IIe millénaire av. J.-C.. Ils auraient migré aussi vers l’Iran et l’Europe. Les hymnes religieux des Indo-Européens d’Inde, formés un peu plus tard en recueils canoniques constituant les Védas, évoquent la destruction de fortifications des autochtones. Les vestiges des cités des civilisations de l’Indus, Harappa et Mohen-Jo-Daro du second millénaire avant notre ère, révèlent un état avancé de l’hygiène publique, et attestent une des civilisations matérielles les plus avancées de la haute antiquité par ses surprenants travaux d’urbanisme et leur exceptionnel système d’égouts et de piscines. Cette civilisation dite de l’Indus daterait du Ve millénaire avant notre ère. Les sceaux inscrits qu’on y trouve ont résisté aux tentatives de déchiffrement. Ils possédaient un système des poids et mesures. L’urbanisme est particulièrement exceptionnel par sa qualité et son homogénéité. Les maisons en brique séchée cuite sur un ou deux niveaux disposent d’un confort remarquable, les eaux usées sont effectuées par des rigoles dans des canalisations passant sous la rue. Les rues rectilignes et larges se croisent en angle droit (Angot 2001).

Mohen Jodaro (ruines)

C’est dans les Védas (dérivé de la racine verbale vid qui signifie « savoir »), rédigés en sanskrit archaïque, une des plus anciennes langues indo-européennes, qu’apparaît la première forme connue de pensée philosophique indienne. La période d’élaboration des textes védiques paraît correspondre à celle qui va de 2000 à 1000 avant Jésus-Christ. Le mot Véda désigne aussi l’ensemble de la « bibliothèque védique » qui contient plusieurs types d’ouvrages, chacun de ces ouvrages étant dedié a une branche de la connaissance védique. Par exemple, l’Āyurveda  se consacre à la médecine, le Sthapatyaveda à l’architecture et l’urbanisme, etc. Les doctrines métaphysiques et les premières disciplines savantes se sont dégagées par degrés des premières conceptions védiques.

ṛta : ordre et équilibre

En dehors de connaissances de détail relatives à des maladies et à des drogues ou des astres, les plus remarquables des notions communes aux Védas sont relatives à l’ordre normal du monde. Cet ordre est conçu comme une loi naturelle du retour régulier des phénomènes astronomiques et des saisons et, par eux, de toutes choses. Son nom est ṛta : la norme et le vrai (qui a donné rituel en français, roue, arranger…). La notion est capitale et comprend celle de loi de la nature, en même temps que celle de l’ordre moral, elle représente la conception globale du réel déterminé universel. Cette conception rejette hors de ses déterminismes l’irrégulier apparent précisément parce qu’il est irrégulier. Elle vise moins la loi physique que la norme, moins l’ordre tout court que le bon ordre. Les forces de destruction ne sont pas quelque chose de totalement extérieur au développement du monde, mais au contraire quelque chose de constitutivement indispensable. L’univers mythique est extrêmement instable, en construction permanente par le jeu des forces opposées. L’équilibre n’est jamais durable et doit toujours être maintenu par quelque activité de l’homme, le rite.

Relations entre la vie, les figures et les nombres

L’idée centrale qui sous-tend le système védique est la notion de “bandhu” : les relations. Par exemple les relations entre l’astronomique, le terrestre et le physiologique sont décrites sous forme de chiffres. Par exemple, les 360 os de l’enfant qui par la suite en fusionnant ne sont plus que 206 chez l’adulte et les 360[1] jours de l’année, les rythmes mensuels établis sur une moyenne de 29,5 jours correspondent au cycle de reproduction de nombreux animaux et plantes aquatiques (Kak 2004). Autour de la « bibliothèque védique », on trouve les Sulbasutras, appendices aux Vedas. Ce sont des textes, écrits en vers et datant du VIIIe-IVe siècle av. J.-C., qui contiennent l’ensemble des connaissances requises pour ériger des temples et des autels. Ils décrivent les règles de transformation de figures planes, incluant des formules géométriques. La langue védique atteste le maniement de nombre très élevé par le seul fait qu’elle possède des noms pour toutes les puissances de 10 jusqu’à 1023. Aux environs du VIe siècle av. J.-C., des maîtres se mettent à enseigner, à partir de la révélation védique, des notions nouvelles appuyées sur une dialectique qui s’affûte progressivement. Leur fidélité affirmée au Véda ne les empêche pas de l’approcher de manière critique (Tardan-Masquelier 2007). Les Upaniṣads ensemble de textes dont le titre signifie “asseoir à côté” ont pour objet principal de faire des rapprochements, d’énoncer, entre les réalités observées les relations d’analogie ou de dépendance qui leur paraissent donner les clés de l’agencement du monde et de ses transformations. La période des Upaniṣads traduit un effort de recherche des lois simples des relations naturelles derrière la multiplicité et la diversité des phénomènes. Elles n’en manifestent pas moins un souci ardent de comprendre ce monde plutôt que d’en subir passivement des lois mystérieuses et d’en manier empiriquement quelques mécanismes aperçus. En employant les méthodes de raisonnement abstrait et le débat, les auteurs de ces traités ont créé un environnement où la pensée dialectique et les échanges intellectuels purent se développer. Les commentaires illustrent les méthodes populaires de débat dialectique. Ils ouvrirent la voie au développement d’idées rationnelles, encourageant l’observation la logique, et les mathématiques.

La période classique

Les différentes écoles de philosophies de l’Inde ancienne (darśana). Tableau inspiré de (Alais 2011)

Après les Upaniṣad, la philosophie indienne s’est constituée en six grands systèmes (darśana), sous le patronage de fondateurs révérés (voir figure 2). Dans l’hindouisme, la connaissance des textes sacrés se fait par la śruti (ce qui est révélé, entendu). C’est pourquoi même les anciens textes, et en particulier les Védas, sont aujourd’hui encore appris par cœur et récités oralement selon un rythme et une mélodie choisie. Les autres branches des enseignements relèvent de la smṛti (ce qui est appris) et se déclinent en traités ou enseignements (śāstra). La vie intellectuelle indienne se caractérise par sa forme scolastique. Des débats incessants opposaient plus souvent des écoles que des individus. L’étudiant fait son apprentissage auprès d’un maître auquel il doit respect et qui lui transmet la tradition dont il est le dépositaire. Les traditions savantes en Inde sont souvent hétérogènes éclectiques, elles échangent entre elles, ainsi l’Ayurveda  avec le Vaiśeṣika et le Sāṃkhya, le Vedānta ou le Nyāya(Lyssenko 2004). Elles ont évolué pour former une multitude d’opinions alternatives et se formalisent dans une présentation systématique plus ou moins établie de la doctrine dans un texte de base. La plupart des traités sont écrits sous forme de traités versifiés, sortes d’aphorismes, qu’on appelle sūtra. Ils sont rédigés la plupart du temps par des brahmanes, en langue sanskrite et de la manière la plus brève et synthétique possible pour permettre un apprentissage par coeur et une transmission orale. Découvrir leur sens profond s’apparente à un jeu de piste pour restituer l’ensemble de la signification contenue dans quelques mots ! On comprend donc que de nombreuses interprétations existent, comme autant de commentateurs. D’ailleurs, beaucoup de commentaires deviennent à leurs tours sujets à commentaires. Le texte délimite un domaine du savoir distinct de celui des autres écoles, il fait autorité et l’activité des successeurs consiste principalement à le commenter. Cela n’empêche pas toutefois les commentateurs d’infléchir de façon significative la tradition de l’école ou même de remanier profondément la forme et le contenu.On évalue à 13 millions le nombre de manuscrits de textes sanskrits existants de par le monde (Keller 2006). Dans ces textes, aucun dogme n’est énoncé sous une forme définitive, car les brahmanes jouissaient d’une grande liberté philosophique. Le juste savoir y est supposé s’obtenir par une suite d’idées claires et de vérités bien enchaînées. Deux questions sont centrales dans ces écoles philosophiques : la nature et le statut de l’univers (jagat), et la relation entre l’homme, son bonheur, et l’univers. Chaque système constate qu’un savoir valide sur la réalité est le moyen le plus efficace d’atteindre la libération (moka), c’est-à-dire en fait la libération de la souffrance.

Logique empirique, attachée à l’action, au contexte

La formation intellectuelle des traditions savantes indiennes passait par la grammaire et la logique. Dès le IVe siècle av. J.-C. La coexistence des écoles bouddhiques et brahmaniques a conduit à développer le débat d’idées, et cela a donné naissance à un art du dialogue très sophistiqué (Hulin 2001). La pensée indienne est restée très imprégnée de logique et de linguistique. « La longue tradition de la spéculation argumentée fait partie intégrante de la pensée indienne » (Sen 2006 p 41). Beaucoup des idées proposées dans les textes des écoles classiques sont développées dans une approche philosophique davantage que sous forme de définitions strictes et de vérités inviolables (Chenet 2013).Dans ce cadre non rigide, la démonstration et la logique trouvent une place prépondérante dans l’élaboration du savoir classique. Le Nyāya et la Vaiśeṣika s’intéressent notamment aux méthodes pour connaître la vérité et ont analysé en détail les questions de la certitude, de l’évidence, du raisonnement, de la preuve, de la perception sensible, de l’induction, de la comparaison, de l’analogie, des arguments ou des sophismes.

La relation entre la vérité et l’action est au cœur de leurs préoccupations. D’après Sarukkai (Sarukkai 2005 p13), pour les logiciens indiens, l’enjeu principal est de rendre la logique scientifique c’est-à-dire que les déclarations logiques doivent répondre à des considérations empiriques. Au contraire, la logique dans la tradition occidentale s’extrait des problèmes empiriques. Les logiciens indiens avaient deux grandes préoccupations : la relation entre le signe et le signifié (que le signe soit un mot, un chiffre ou autre chose), et la possibilité de dire quelque chose à partir d’une observation. L’école Dignaga (450 av. J.-C.) en particulier a tourné les questions de logique en questions de sémiotique : l’inférence est reliée aux signes, elle survient quand nous en venons à croire à quelque chose que nous ne percevons pas directement.  Nous élargissons par elle nos capacités peElles des signes qui présentent des connexions avec le signifié, alors que dans la tradition occidentale, le signe a une nature majoritairement arbitraire.

Ces formes de logique, en particulier l’école Nyāya, proposent une approche très empiriste : chaque inférence doit être ancrée dans une observation, un exemple. Dans cette école, ce qu’on traduit par connaissance est ce qui s’analyse au moyen de quatre facteurs : l’agent de connaissance, le connaisseur, l’objet connu, le moyen de connaissance, le contexte dans lequel ces trois premiers facteurs s’intègrent. Le contexte est donc cité spécifiquement comme l’un des quatre facteurs de la connaissance. Voici un exemple de syllogisme Nyāya (Belzile 2009):

1. Il y a du feu sur cette montagne

2. Car il y a de la fumée là

3. La fumée va toujours avec le feu, témoin la cuisine

4. C’est aussi le cas ici

5. Donc il y a du feu là.

Grâce à la troisième ligne, on n’établit pas la simple existence générale et éternelle du feu, mais le fait qu’il y a du feu sur cette montagne-ci, plus exactement que la montagne est flambante. Et c’est tout cela qui affecte la connaissance. L’expression « la montagne flambante » montre linguistiquement l’importance de ce que nous nommons ici contexte, lequel n’est donc pas une sorte de décor de l’action cognitive, mais la condition même pour que l’inférence soit réellement posée (Belzille 2011). Le contexte est différent dans chaque expérience de connaissances. L’existence nécessaire d’un contexte particulier conditionne le caractère irrémédiablement unique de l’expérience de connaissance, empêche toute universalité et s’oppose à toute généralisation. À la différence du raisonnement aristotélicien (syllogisme), le raisonnement dans les traditions savantes indiennes a aussi une forme valide, mais le fait d’introduire un exemple introduit également un élément de vérification empirique. Par lui le savant chercherait à rendre son raisonnement non seulement valide, mais vrai (Belzille, 2011). Il s’agit donc, par la volonté de se rattacher au contexte, de chercher la vérité. Et celle-ci n’existe pas en dehors des singularités.

Une pensée dialogique, non duelle

Les formes de logique de l’époque classique se font remarquer par la place qu’elles laissent à la pensée dialogique plutôt que duelle (vrai/faux, blanc/noir, etc.).

Cette pensée s’appuie sur l’idée que tout change en permanence même si cela est imperceptible pour nos sens. Êtes-vous la même personne que celle que vous étiez il y a 15 ans ? Sous cet angle, A peut être autre que lui-même : non-A. À en devenir n’est ni le même ni un autre que ce qu’il était.Tous ces arguments consistent à expliquer que les objets ne peuvent pas exister de manière indépendante de l’esprit. La forme ressemble aux syllogismes aristotéliciens, mais elle reposesur des principes métaphysiques différents de la logique aristotélicienne. Tout objet change d’un moment à l’autre même si cela est imperceptible pour nos sens. Pour saisir l’importance de cette logique non duelle, il faut comprendre ce qui se joue dans la relation entre le sujet et l’objet dans la pensée savante indienne. Elle accorde plus d’importance au processus de connaissance et au processus dialectique qu’aux qualités de l’objet. Penser en termes de dualités n’est pas courant dans les traditions savantes indiennes.

Le langage avant tout

Expliciter un langage qui exprime la profondeur du monde est un objectif fondamental pour les traditions philosophiques de l’Inde. L’idée que tout ce qui est connaissable est exprimable en langage est notamment revendiquée par les Nyāya et les grammairiens Bhartṛhari. Ceux-ci développèrent une théorie des mots, des phrases et du sens, de la connexion entre les mots et leur sens. Les logiciens et les grammairiens s’attachent à définir le langage du monde.

Espace, matière et temps

Pour la plupart de ces écoles de pensée, le monde est le produit d’un processus cosmogonique où les « grands éléments » (mahābhūta) apparaissent selon un ordre précis, en correspondance avec unorgane de perception. L’analyse de la matière en termes de cinq éléments n’est pas objective, mais subjective, dérivé du contact de la matière avec les sens (Lyssenko 2004). Presque toutes ces écoles se penchent sur la nature des particules élémentaires. La plupart ont promu l’idée que la matière est composée d’’aṇu(« minuscule » en sanskrit), une particule infinitésimale, unité infime de matière. Ce constituant le plus fondamental de la matière pour le Vaiśeṣika, est considéré comme indestructible et éternel. Les atomes sont imperceptibles et leur existence est déduite du processus de division et du refus logique de la régression à l’infini (Lyssenko 1996). En s’agrégeant, les aṇu produisent les molécules et l’univers visible qui résultent donc de la combinaison de ces particules de terre, d’eau, de feu et d’air [2]. Ils peuvent ainsi se désagréger en leurs constituants ultimes. Les différents types de particules possèdent certaines propriétés caractéristiques (guṇa) de leur substance telles que valeur numérique, quantité, individualité, masse, gravité, fluidité (ou son opposé), viscosité (ou son opposé), vélocité (ou quantité de force de mouvement (vega))… Assimilées à des formes sphériques, elles sont animées d’un mouvement vibratoire et rotatif. Elles ont une tendance innée à s’unir pour former des molécules homogènes tant qu’ils ne sont pas soumis à l’influence des corpuscules de chaleur. Elles ont alors tendance à former des agrégats plus vastes de substances hétérogènes provenant de divers éléments.

Les traditions savantes entre la période classique et la période coloniale

Les dix siècles entre −500 et +500 ont été une période faste pour la pensée savante indienne. Ensuite, ces traités seront périodiquement commentés et expliqués pour les mettre au goût du jour. Du XVe siècle à la fin du XVIIIe siècle, la science indienne a continué à être largement cultivée dans toutes les contrées de l’Inde et même à se propager dans quelques-uns des pays d’influence indienne. Mais elle s’est très peu renouvelée. La tradition savante ancienne était conservée, mais, subissant la concurrence des sciences étrangères en particulier d’origine musulmane, elle était gardée surtout comme un bien propre à opposer à l’apport étranger. La menace étrangère renforçait un traditionalisme strict : il importait moins d’accroître sa science que d’en affirmer sa valeur face aux doctrines importées. Beaucoup d’ouvrages scientifiques de l’époque ne combattent pas les doctrines nouvelles, ils les ignorent. Mais, même dans ces milieux où l’on ne prenait pas connaissance des idées étrangères, l’existence de celles-ci était assez ressentie pour développer un attachement plus rigoureux aux enseignements traditionnels. D’autre part, les connaissances importées par les maîtres étrangers étaient souvent d’ordre pratique, recettes médicales ou alchimiques, tables de calcul astronomiques, etc. La tradition savante ne faisait que les absorber dans sa masse, sans y trouver matière à révision de ses doctrines générales.  Par exemple l’Ayurveda se voit complétée par des apports extérieurs : tantra, alchimie, etc. La lecture du pouls, venue d’Égypte et de Chine, s’insère au diagnostic. De nombreuses plantes étrangères s’incorporent aux remèdes traditionnels. Par exemple, le piment qui s’y introduit au XVIIe siècle et qui, peu après, est considéré comme ayant toujours fait partie de l’usage[3].

Observatoire astronomique de Jaipur

Au Sud de la péninsule indienne, dans le domaine des cultures dravidiennes, l’influence musulmane a été beaucoup moins forte, elle a même été contrebalancée largement par une renaissance brahmanique dans l’empire de Vijayanagar du XIVe au XVIIe siècle. Mais cette renaissance a été en général traditionaliste et non rénovatrice. Elle a contribué à renforcer dans le Sud des enseignements classiques sanskrits suivant les tendances conservatrices du Nord en garde contre l’apport islamique (Filliozat et Renou 1985).

J.Fryer, un voyageur européen du XVIIe siècle écrivait à propos des Indiens : « l’arithmétique étant la science la plus profitable, et la mieux comprise par eux, ils ont pour elle une propension naturelle, et en un instant, ils calculeront sans l’aide d’une plume ou d’encre les sommes les plus difficiles sans jamais faire de pause »[4].

Spécificités des savoirs indiens anciens

En étudiant les traditions savantes indiennes, nous avons pu dégager certaines spécificités :

Le but ultime est la transformation du Soi, pas de la nature

La quête de la réalité ultime prend le pas dans l’Inde classique sur la quête de connaissance empirique, qui reste sous l’empire de la maya (l’illusion). L’objectif du savoir –śastra- a pour but d’améliorer les qualités de l’esprit. Les spéculations de l’âge classique ont pour finalité la libération (mokṣa) qui s’exprime en une prise de conscience radicale de la nature véritable du sujet, de son identité fondamentale (Raina 2003) ). « La philosophie indienne fournit des informations sur la structure mesurable et les pouvoirs de la psyché, elle analyse les facultés intellectuelles de l’homme et les opérations de son esprit, elle évalue les diverses théories de l’entendement humain, établit les méthodes et les lois de la logique, classifie les sensations, étudie les procès par lesquels les expériences sont perçues, assimilées, interprétées, comprises. Son souci majeur en contraste frappant avec les préoccupations des philosophes modernes en Occident a toujours été, non d’informer, mais de transformer : changer radicalement la nature de l’homme et, en même temps, rénover sa manière de comprendre le monde extérieur et sa propre existence, transformation aussi complète que possible, qui aboutira, si elle réussit, à une totale conversion, à une renaissance » (Zimmer 1978 p38). Il y a davantage une recherche de maîtrise de l’esprit que de volonté de maîtriser la nature. Le savoir perçu par les sens n’est pas la réalité, et il faut lever le voile de la māyā– l’illusion des sens- pour arriver à la Vérité. L’illusion, avidyā est ignorance ou méconnaissance.

Un savoir préexistant

Dans les traditions classiques, le savoir peut être obtenu uniquement par la perception, l’imagination, la déduction et l’intuition, sans éprouver le besoin d’inventer des instruments matériels dépendants des sens. D’après S. Pollock (1985), en Inde, le savoir est considéré comme préexistant, tout est contenu dans les textes védiques, le śāstra. D’après Raj (1988), le concept védique de “savoir” est statique, car il s’agit de « voir », plus que de développer une connaissance.

Commensurabilité conscience-matière

La majorité des traditions de pensée indiennes accordent une partie non matérielle à la conscience. Pour l’anthropologue de l’Inde M.K. Mariott « les sciences hindoues généralement postulent un non-élément – le processus omniprésent, réflexif, immatériel, constant, généralement insinué comme «soi» ou «âme» (brahman, atman), ou «conscience» (purusa). Sa fonction de conscience passive, totale est normalement disponible pour tout humain libéré du monde fluctuant des substances » (1990 p15). Dans la pensée Jaïna, la matière n’est pas le seul composé existant (astikâya). Les autres réalités espace, temps, mouvement et repos, ainsi que l’âme sont des composés (Masson 1925). Enfin, dans le shivaïsme du Cachemire, non seulement la « conscience » fait partie intégrante de l’univers, mais elle en est le substrat (Poggi 2012).

Si la matière et la conscience rentrent dans deux catégories bien distinctes, elles peuvent aisément se mélanger, bien plus que le corps et l’âme de la tradition judéo-chrétienne. Le Nyāya-Vaiśeṣika s’évertue à décrire les composés et qualités des éléments du monde, qu’ils soient matériels, spirituels ou ontologiques (temps, espace, etc.) (Rabourdin 2012). Les 4 éléments s’élargissent au nombre de 9, dont l’âme et l’esprit. Cet exemple est caractéristique de l’absence de rupture qui existe entre sujet-objet, intérieur-extérieur, conscience-matière. Les deux mondes matériels et immatériels s’interpénètrent même s’ils ne sont pas connaissables par les mêmes outils.

Pour le philosophe et orientaliste, Masson-Oursel, ce qui particularise le plus foncièrement la pensée indienne, même encore aujourd’hui, « c’est un postulat de pénétrabilité universelle » entre les éléments de l’esprit et ceux de la matière. « Remarquons, explique Masson, que si cette théorie nous déroute, c’est parce que nous autres Européens sommes obsédés par le préjugé d’une opposition complète entre corps et âme, étendue et pensée – préjugé, soit inexistant, soit beaucoup moins incrusté dans la mentalité indienne » (Masson-Oursel 1925 p344). Une telle conscience est, bien sûr, l’objet d’une abondante littérature spéculative, mais a seulement commencé à être un foyer d’ethnographie (Marriott 1992).

Importance de l’ordre et de la classification

Il est incontestable qu’il existe en Inde une grande tradition de classification. La pensée indienne classique n’a eu de cesse de classifier, ordonner, ranger les éléments du monde. Le domaine de la matière comprend les quatre éléments (bhūta) – eau, air, terre, feu-, mais également parfois d’autres éléments non matériels comme ākāśa, le temps, l’âme ou l’espace, les facultés sensorielles et les objets de ces facultés comme le visible, l’audible, le tangible, etc. On trouve trois «énergies» (guṇa), trois constituants (doṣa) déterminant la nature physiologique d’une personne, trois + un buts de l’homme (puruṣārtha), quatre «classes» (vara), quatre “étapes” (āśrama), cinq «sens» (indriya), cinq «gaines» (kośa), six «saveurs» (rasa), salé, sucré, aigre, doux-amer, amer, épicé les neuf sortes d’émotions (blāva), trois sortes d’humeurs  (datu): flegme, bile, vent, etc. La figure 3 montre un autre exemple de classification, décrivant la palette des phénomènes existant dans l’univers, en fonction de différents types de critères (qualité, substance, mouvement, etc.). L’usage des classifications, comme l’a expliqué Filliozat, est beaucoup basé sur l’analogie.

La pensée en relations

Dans la logique gréco-latine dont l’Europe a hérité, la connaissance procède d’un mouvement allant du particulier au général. Dans cette économie du savoir, les choses, les faits physiques, les êtres vivants sont classés en fonction d’un principe de division systématique (par exemple, la famille, le genre, l’espèce) conduisant à une abstraction de plus en plus grande et à un nombre de catégories de plus en plus restreint (Ramanujan 1989). L’appréhension des objets de manière de plus en plus isolée, de manière à conduire à des formes plus simples d’analyse, est ce qui s’appelle aujourd’hui le réductionnisme, c’est un principe réduisant la connaissance des ensembles à la connaissance des parties. Au contraire, pour les penseurs indiens de l’époque classique, l’objectivation du monde consiste à multiplier les relations. Ainsi, en Ayurveda (science de la longévité), les critères de mise en ordre du vivant sont des séries de saveurs, de qualités, d’actions thérapeutiques ou pathogènes. Dans cette tradition savante, « la taxinomie est incluse dans la pharmacie, celle-ci étant à son tour subordonnée au jeu complexe des saveurs (rasa) et des vertus curatives. Et le discours ayurvédique a pour objet la science des combinaisons entre toutes ces propriétés » (Zimmermann 1982). L’anthropologue Marriott, en classifiant la catégorie indienne de savoir, explique  que la «miscibilité est une propriété générale du monde hindou » (Marriott 1990 p19) il suggère que toute entité se trouve non auto-suffisante, incomplète quand elle est liée à elle-même, et dépendante pour ses qualités et processus des échanges avec les autres. Dans le monde hindou, tout est connecté parce que « toutes choses, même considérées comme immatérielles telle que le temps ou l’espace affectent les autres choses » (p22). Les connaissances spécifiques sont reliées aux ensembles dont elles font partie, c’est ce qui correspond à une approche systémique. Pour le NyāyaKandali, 2 n’est ainsi pas la somme de 1 +1 mais constitue « un tout indépendant » (nous retrouverons d’ailleurs cette idée plus loin en mécanique quantique, mais nous verrons que les physiciens indiens n’y souscrivent pas davantage que les physiciens français, cf. p221).  L’idée d’interconnexion est sous-jacente à la notion indienne de ṛta, que nous avons vue plus haut, qui représente un agencement cosmique sous la forme d’une roue et d’un tissage (Siburn 1989). Les philosophies indiennes ont toutes admis un principe coextensif à la totalité de l’être (vibhu), une sorte de jointure. C’est un agent de connexion intégrale, soit omniscient, soit omni-pénétrant. Le cinquième élément – ou plutôt le premier- Ākāśa  (Rabourdin, 2012) ou bien prāṇa est une énergie vitale universelle qui imprègne tout, et que les êtres vivants absorbent par l’air qu’ils respirent.

Zimmermann (1979) montre que dans les textes médicaux indiens, le corps est un lieu de rencontre, une conjonction d’éléments, ils ont une physiologie, mais pas une anatomie. Bien que « les relations » soient universelles dans la pensée humaine, leurs logiques n’ont pas été uniformément perçues et développées. Les Indiens ont régulièrement théorisé sur les relations d’ordre  en grammaire, en musique, ou dans les autres disciples, en décrivant les phénomènes facilement avec la permutation des symboles verbaux ou algébriques (Marriott 1990).

La connaissance est locale et contextuelle

Ce qui frappe dans l’ensemble des traditions savantes indiennes, c’est l’importance accordée au contexte. Toute connaissance s’inscrit dans un contexte. Cette règle ne se traduit pas par une incapacité à tirer des règles générales à partir du particulier, de cas concrets, mais par le fait que cela ne leur paraît ni sensé ni instructif (Kakar et Kakar 2007). Un tel accent omniprésent sur le contexte est, estime Ramanujan (1989), lié à la préoccupation hindoue de la jāti -la logique des classes, de genres et d’espèces, dont les jāti humains (castes) sont seulement un exemple. Diverses taxinomies de saison, paysage, temps ou qualités (et leurs bases matérielles), les goûts, les personnages, les émotions, les essences (rasa), etc., sont la base de la pensée travaux de la médecine, de la poésie, de la cuisine, de la religion, de l’érotisme ou de la magie. Les traditions savantes hindoues, bouddhistes, ou jaïna s’intéressent prioritairement à l’étude des classes ou essences (jāti). Ils n’abordent jamais la question de savoir s’il existe des universaux d’autres types (Dravid 1972 p347). D’après (Marriott, 1990) les différents états intermédiaires imparfaits et inconstants sont caractéristiques des modes de pensée indiens, et donc « les processus, les états intermédiaires, plutôt que les structures fixes ou polarisées, sont à la base de tout »

D’après Sarukkai, pour les logiciens indiens, l’enjeu principal était de rendre la logique scientifique c’est-à-dire que les déclarations logiques doivent répondre à des considérations empiriques, contextuelles. Au contraire, la logique dans la tradition occidentale s’extrait des problèmes empiriques (2005 p13).

Le même genre de sensibilité au contexte s’affiche dans le domaine médical. Pour ne pas être malade, il faut vivre en harmonie avec son environnement qui est constamment changeant. Il faut donc connaître et s’adapter à son contexte. De même, dans la prescription, il n’y aura pas de remède général pour un symptôme donné, mais un remède pour chaque cas singulier, qui dépend de la typologie de l’individu malade. Si un traitement échoue, il ne perd pas foi pour autant dans son efficacité, le jugeant simplement non adapté à la circonstance (Kakar et Kakar 2007).

La connaissance est subjective

Dans l’Inde classique, la connaissance directe est valorisée car toute connaissance passe par un connaisseur. Le contexte est différent dans chaque expérience de connaissances. Cette priorité donnée à l’expérience directe est quelque chose de très spécifique à l’Inde classique et qu’on ne retrouve pas, par exemple, dans la pensée aristotélicienne. Si la connaissance est contextuelle, il semble logique qu’elle dépende aussi de l’observateur qui cherche à connaître, car, lui-même fait partie du contexte. Tout en cultivant l’art de la logique et l’administration de la preuve rationnelle, les penseurs indiens reconnaissent l’expérience personnelle (anubhava) comme l’une des trois sources de connaissance vraie aux côtés des textes révélés et de la parole du maître (Flliozat 1957). Ainsi, Abhinavagupta, savant et philosophe cachemirien (Xe XIe s.), déclare-t-il dans son commentaire aux versets d’Utpaladeva que la plus importante des trois est sans contexte l’expérience (Poggi 2012). Cette revendication de la valeur de l’expérience vécue tient une grande place dans l’histoire des traditions savantes indiennes. Il y a une grande différence entre les lois de Kepler et la connaissance d’Abhinavagupta : les premières expriment un fait qui existe préalablement à son découvreur et indépendamment de lui, la seconde note une connaissance qui n’existe pas sans son auteur, qui lui appartient en propre et relève de lui a jamais. La connaissance d’Abhinavaguptha est ce qu’il pouvait vivre et dont il pouvait rendre compte. L’objet est intimement lié au sujet qui l’observe (Filliozat, 1957).

Hétérodoxie : complémentarité des savoirs et scepticisme

Les sources de la connaissance valide s’appuient sur une démarche argumentative et dialectique.  « De fait la remarquable vivacité de la tradition de la dialectique peut être perçue dans toute l’histoire de l’Inde, même lorsque des conflits et des guerres ont suscité de terribles violences » estime F. Chenet (2013). Cette ouverture, nous la nommons hétérodoxie ou inclusivisme. C’est Paul Hacker qui en 1957 introduisit le concept d’inclusivisme. Il s’agit d’un concept qui exprime l’acceptation d’une pluralité de vérités. À l’inverse de l’exclusivisme qui n’accepte qu’un seul chemin de vérité et place tous les autres dans l’erreur. Les grands historiens de l’Inde comme Halfbass ou Oberhammer ont beaucoup discuté sur l’inclusivisme indien, sa capacité à intégrer de nouveaux dieux, nouvelles sciences, nouvelles cultures. Ils estiment dans l’ensemble que c’est un trait de civilisation du sous-continent indien. En médecine, les dizaines de modes de guérison (alimentaire, médicinal, religieux, magique, astrologique) appliqués à une maladie sont parfois appelés «pluraliste» par les observateurs appliquant les distinctions occidentales (Beals 1976); cependant un patient indien peut essayer tous les modes, pour impliquer les différents niveaux de réalité tels que le rapportent les nombreuses études anthropologiques et cliniques (Egnor 1983). Il existe une multitude de langues en Inde (325 langues parlées, 22 langues officielles), chaque individu en parlant au moins deux et en comprenant au moins quatre. Les formes religieuses sont extrêmement variées, même si la plupart peuvent se regrouper sous le vocable de « religion hindoue » qui a assimilé beaucoup d’éléments différents. Elle a souvent acclimaté les idéologies extérieures, cultes locaux ou étrangers. Il n’y a pas un texte sacré, comme dans les religions monothéistes, mais beaucoup de textes, beaucoup de Dieux, etc. « Fondamentalement, affirme Michel Hulin, il y a cette idée qu’on ne peut imposer sa loi à autrui. Grande différence avec l’occident, il n’y a jamais eu quelque chose qui ressemble à l’inquisition ou à l’hérésie en Inde. Les gens ont toujours pensé ce qu’ils voulaient. Il n’y a pas d’orthodoxie, seulement une orthopraxie, l’obligation de faire ce qu’il convient dans chaque situation » (Hulin 2009). On voit dans l’impressionnante pluralité religieuse souvent davantage une source de superstition qu’une invitation au scepticisme (Sen 2006). Pour continuer à vivre dans une telle diversité, il faut accepter les autres formes de pensée, invitant par là le scepticisme. Cela ne veut pas dire qu’on ne trouve pas de dogmatisme dans l’histoire indienne. Dans son ouvrage sur l’hindouisme et le bouddhisme, Max Weber écrit que « Non seulement il existe des cas d’exclusion, mais l’attitude conciliatrice répond à des stratégies visant à garantir la survie d’un savoir et des spécialistes qui le pratiquent » (Weber 2003, p16). Certes, l’hétérodoxie n’est pas allée sans dogmatisme dans l’histoire de la pensée indienne. Néanmoins comme l’écrit A. Sen, « nier l’importance de l’hétérodoxie interdit de comprendre convenablement l’héritage intellectuel de l’Inde moderne » (2006 p45). « Sans le scepticisme, on aurait le plus grand mal à comprendre l’histoire de la culture indienne »

Voici un résumé à grands traits des spécificités des traditions savantes indiennes.

Article écrit par Sabine Rabourdin


[1] Pour arriver aux 365, 25 jours de notre année actuelle, ils ajoutent les jours manquants tous les 5 ans.

[2] Le Praśastapāda Bhasya décrit la formation des corps physiques à partir des atomes (aṇu) à travers les dyades (dvyānuka) et les triades (tryaānuka) par une série de causes à effet. La position des atomes est fonction de la qualité des corps.

[3] Kapil Raj, séminaire EHESS, Paris, février 2012.

[4] Cité dans Ahsan Jan Qaisar, « The indian response to european technology and culture » (AD 1498-1707) p10  in (Varma 2005 p188)

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Devenir superconscient ?

Quelques réflexions autour de l’ouvrage de Joe Dispenza (2017) et deux exercices à mettre en pratique

Voici un retour sur le livre de Joe Dispenza “Devenir superconscient”, dont le titre français n’est pas des meilleurs mais qui concerne des sujets passionnants tels que l’équilibrage de l’énergie et de l’information dans le corps et le cerveau. J’ai décortiqué certains passages pour vérifier leur cohérence avec l’état des connaissances en science, neuroscience et ma propre expérience théorique et pratique du yoga. Certains passages font des raccourcis peu rigoureux, mais globalement, il y a un message et une analyse riche et constructive, avec des techniques qui méritent d’être expérimentées. Je souhaite quand même indiquer que ces techniques ne sont pas sans effet, et méritent d’être encadrées. Malgré le ton « à l’américaine » du livre (avec des récits de succès et de la promo pour ses séminaires), j’en conseille la lecture. Voici ma propre interprétation de ce livre pour les pages 104 à 130 qui concernent les centres énergétiques et les ondes cérébrales, ainsi que des compléments.

Passer des ondes bêta aux ondes alpha pour accéder au subconscient et au système nerveux autonome

Dans les années 70, le docteur en psychologie Les Fehmi s’est aperçu que le moyen le plus efficace de faire passer le cerveau des ondes beta (pensée courante), aux ondes alpha (détente, créativité, subconscient) consistait à demander aux gens de prendre conscience de l’espace ou du néant en ayant une attention ouverte. La tradition bouddhiste utilise cette méthode depuis des centaines d’années (par exemple la méditation Body space and awarness, Mingyour Rinpoché, voir mon article dédié).

En élargissant l’attention pour percevoir l’information plutôt que la matière, les ondes cérébrales ralentissent et passent de beta en alpha (du mental au ressenti) (pour mieux comprendre les ondes cérébrales voir mon article sur le sujet).

Lorsque les ondes cérébrales du néocortex ralentissent (de beta, elles deviennent alpha) la frontière (le mental analytique) entre le cerveau pensant et le subconscient s’ouvre.

Figure 1 : Un des buts de la méditation est de transcender le mental analytique qui sépare le mental pensant du subconscient.

Accéder aux systèmes de gestion des centres énergétiques du corps grâce à la méditation

La proposition de Joe Dispenza est d’agir sur les centres énergétiques du corps (les roues/carrefours énergétiques ou « chakras » dans les traditions orientales) pour les réharmoniser et supprimer les blocages porteurs d’instabilité, de mal-être et de maladies.

  • Un des moyens d’accéder à ces centres est de ralentir les ondes cérébrales (passer de bêta à alpha) pour accéder au système nerveux autonome et au subconscient.
  • En méditant sur l’espace situé autour des centres énergétiques, on parvient à accéder à l’information générée par ces centres.
  • Le fait de porter une attention ouverte et bienveillante dessus rendrait ce champ d’information plus ordonné, plus cohérent (ondes en phases), ce qui activerait les organes, tissus et cellules de la zone correspondante, produisant les hormones propres à chaque centre.

Le fonctionnement des centres énergétiques

Chaque centre énergétique (chakra) est un centre d’informations. Chacun est associé à une ou plusieurs glandes, à des hormones et à un réseau neuronal. Un centre énergétique est une sorte de mini-cerveau même si ce qui s’y passe échappe en partie à votre conscience.

Quand chaque centre s’active, cela provoque une succession de réactions hormonales, tissulaires, chimiques et cellulaires : il émet alors de l’énergie. Votre corps se modifie et donc votre énergie aussi.

Un centre s’active lorsque vous avez une pensée, une émotion ou une envie spécifique. On peut considérer que les neuropeptides sont les molécules des émotions. Ils envoient des signaux aux centres hormonaux qui activent les glandes correspondantes.

  • Par exemple, si vous avez une pensée d’ordre sexuelle, il y a alors d’avantage d’énergie dans le chakra correspond (pour Joe Dispensa, il s’agit du premier chakra, mais dans la tradition, il s’agit du second, le plexus sacré (svadistana)). Les glandes correspondantes secrètent alors des substances chimiques et des hormones : votre organisme vous prépare émotionnellement à avoir des rapports sexuels. En résumé, le mental cérébral influence le réseau neuronal du centre correspondant, et agit au niveau subconscient par l’intermédiaire du système nerveux autonome. Vous émettez alors à l’extérieur de ce centre une énergie très spécifique, une énergie propre à une personne animée d’un vif désir sexuel (que l’entourage peut alors percevoir !).
  • Il en est de même avec le centre énergétique associé au plexus cœliaque ou plexus solaire (manipura chakra). On peut dire de lui aussi qu’il est un mini cerveau aussi, il est même appelé le deuxième cerveau en raison des centaines de millions de connexions neuronales qui s’y trouvent (chiffre supérieur à celui de la moelle épinière ou du système nerveux périphérique). 95% de la sérotonine (l’hormone du bien-être) se trouve non pas dans le cerveau mais dans les intestins. Et quand on écoute son instinct, c’est comme si on pouvait contourner son mental analytique. Ce centre se trouve au niveau du creux de l’estomac. Il gouverne l’intestin grêle, l’estomac, la rate, le foie, la vésicule biliaire. Les hormones associées comprennent l’adrénaline, le cortisol, les enzymes stomacales, hépatiques, etc. Ce centre est associé aux pensées et émotions liées au pouvoir, au contrôle, à la domination, à l’esprit de compétition, l’estime de soi et l’attention dirigée. Quand il est équilibré, vous vous vous servez de votre volonté pour surmonter les difficultés. Il s’active lorsque vous percevez une insécurité ou lorsque vous voulez obtenir ou maîtriser quelque chose. Par exemple, si vous pensez que vous êtes colérique, ou si une pensée vous énerve, les neurotransmetteurs envoient l’information commencent à influencer les neuropeptides qui envoient l’info au système hormonale lié à votre 3ème centre (manipura, plexus solaire). Il secrète les hormones correspondantes et immédiatement vous vous agacez. Il émane alors de vous et en particulier de votre 3ème centre, une signature énergétique spécifique, une fréquence particulière porteuse du message suivant : « qu’on m’envoie une autre raison d’être en colère ! ». Et vous restez enfermé dans cette boucle psycho-émotionnelle.
  • Qu’en est-il de votre plexus cardiaque (anahatha chakra) ? Le cœur a une fréquence, des hormones, des émotions qui lui sont propres. Lorsqu’il prend le dessus, vous avez tendance à être plus à l’écoute, bienveillant, inspiré, altruiste, compatissant, ouvert, confiant… Il se situe derrière le sternum. Il gouverne le cœur, les poumons et le thymus (l’une des principales glandes immunitaires). Les hormones associées sont l’hormone de croissance, l’ocytocine, ainsi qu’un ensemble de plus de 1400 substances chimiques stimulant le système immunitaire par l’intermédiaire du thymus. Les trois premiers centres tournent autour de notre survie. Dans le quatrième centre, on passe de l’intérêt égoïste et de la survie au désintéressement, à l’amour, la bienveillance, la gratitude, la confiance. Quand il est équilibré, on cherche à œuvrer pour le bien d’autrui, en coopération. Quand ce mini-cerveau reçoit des informations, il envoie des instructions et des messages aux organes et tissus situés dans cette partie du corps et vous vous mettez à émettre de l’énergie d’amour.
  • Le cinquième centre énergétique se situe au niveau de la gorge (vishudda chakra). Il régit la thyroïde et les glandes salivaires notamment. Les glandes thyroïdiennes régissent le métabolisme du corps. Il est associé à l’amour ressenti dans le 4ème centre, ainsi qu’à la communication sincère, le langage et les sons. Lorsqu’il est équilibré, on peut exprimer nos vérités avec amour. On est heureux de partager nos pensées et sentiments.

L’idée est de nous servir de notre énergie pour autre chose que notre seule survie. Que se passe-t-il si, au lieu de diriger toute cette énergie vers l’extérieur (afin de procréer, de digérer, de fuir un danger) nous commençons à faire régulièrement monter une partie de cette énergie vers le centre suivant ? Pour que les premiers centres sont harmonieux, il faut se sentir suffisamment en sécurité (1er centre), triompher de nos difficultés (2ème), nous sentir plus libres et satisfaits (3ème). Alors nous pouvons éprouver un amour plus authentique à l’égard de nous-même et d’autrui (4ème), l’exprimer et le partager (5ème) ce qui nous permet de soulever le voile de l’illusion…

Mais trop souvent, les évènements et la manière dont nous y réagissons bloque l’énergie dans les centres associés à vos problématiques. Les émotions et l’énergie demeurent bloquées dans ces centres et nous ne pouvons évoluer.

Les blocages dans les centres énergétiques en lien avec les maladies

Par exemple, si une personne a tendance à être dans le contrôle, à dominer les autres, à être en colère, à rivaliser excessivement, à faire preuve d’amertume, son énergie se bloque dans le troisième centre. Elle ne pourra pas ouvrir son cœur et ressentir de l’amour et de la confiance. Si une personne a peur d’exprimer ses sentiments, son énergie est certainement bloquée dans le 4ème centre. Mais lorsque l’énergie se bloque c’est plus souvent dans l’un des trois premiers centres. Alors elle ne peut évoluer et s’écouler en continu vers les centres supérieurs qui nous permettent d’éprouver la joie de vivre et d’avoir envie de partager. La méditation de circulation des centres énergétiques (j’ai changé son nom) a pour but de refaire circuler correctement l’énergie.

Si nous nous contentons de survivre et en nous adonnant aux excès en matière de sexualité, de consommation et de stress (3 premiers centres), nous puisons dans notre champ énergétique global et cela diminue la fréquence de l’énergie transmettant des informations vitales au corps. Des maladies peuvent s’ensuivre. On pourrait dire que, du point de vue énergétique, toute maladie est une diminution de fréquence et un message incohérent.

Une personne prise dans la culpabilité ou la victimisation et qui s’accroche aux émotions du passé souffre constamment et dépense un excès d’énergie en provenance de son deuxième centre. Ou encore, une personne qui aime trop contrôler les choses ou qui est trop stressée s’alimentera trop en énergie dans le champ qui entoure son troisième centre. Son énergie fait du surplace. Sa conscience aussi. Dans ces situations de blocages énergétiques, le champ énergétique de la personne diminue et le corps ne peut procéder à une bonne régénération. Les centres énergétiques ne produisent et ne reçoivent plus l’information appropriée à l’équilibre.

Joe Dispenza assimile les informations et l’énergie produite par les centres énergétiques à des ondes. Il parle d’ondes cohérentes et inconhérentes. J’ai, pour ma part un peu de réticence à ce raccourci, ayant été physicienne. Je pense que ces centres produisent certes des ondes (les cellules vibrent et rayonnent donc, il est bien question de champ électro-magnétique émis), mais les sources (cellules) sont tellement multiples et complexes que je ne vois comment elles peuvent émettre des ondes cohérentes entre elles. Peut être peut on parler de tendance à avoir des ondes plus cohérentes globalement dans un plexus concerné. Mais parle-t-on alors de cohérence spatiale ou temporelle ? Mettons que ce soient les deux.  S’il y a un point qui semble logique c’est que l’énergie est plus haute lorsque des ondes sont en cohérences, leur niveau d’énergie est plus élevé car l’amplitude des ondes en phases augmente proportionnellement. (rappel de physique : Pour 2 sources indépendantes, l’intensité du rayonnement produit en M est la somme des intensités que chaque source produit en ce même point  : I=I1+I2.  Pour 2 sources cohérentes, l’intensité produit en M s’écrit I=I1+I2+2√I1I2cosΔϕavecΔϕ=2πλ(L2−L1)=2πλδ ).

Si l’on s’extraie de la physique et que l’on revient au ressenti, il paraît logique de considérer que lorsqu’une personne est soumise au stress (ou d’autres excès tels que ceux évoqués plus haut), le système nerveux émette des messages plus incohérents que lorsque la personne est posée et calme. Et cela peut en effet rejoindre la théorie de Joe Dispenza qui dit qu’alors les centres énergétiques, sortes de mini cerveaux, reçoivent des informations incohérentes ce qui affecte la conductivité nerveuse et l’expression hormonale dans les différents organes, sources de déséquilibres ou des maladies dans ces zones.

Exercice pour dissoudre les blocages énergétiques et élever son énergie

En plaçant votre attention sur ces zones du corps que sont les centres énergétiques, le cerveau passe en ondes alpha et est plus réceptif aux activités inconscientes qui s’y déroulent.

De même en plaçant votre attention sur ces centres, l’énergie suit. Là où va la conscience, va l’énergie écrit Joe Dispenza.

Puis l’idée est de placer son attention sur l’espace qui entoure ces centres énergétiques. Là encore, de ce que j’en comprends, l’intérêt est de passer en ondes alpha. Pour Joe Dispenza, placer l’attention sur l’espace autour de ces centres permet d’induire des ondes cohérentes (mais comme on l’a vu plus haut, je ne suis pas tout à fait en phase avec cette explication, même si je trouve l’exercice très intéressant par ailleurs). Pour lui, une fois que le champ énergétique autour d’un centre devient cohérent, alors ce dernier reçoit les bonnes instructions. Et une énergie plus élevée y circule. Il s’agit pour lui d’amplifier le champ lumineux et la puissance du signal autour de ce centre. Il propose d’utiliser les émotions pour amplifier ce champ. Car une émotion véhicule une énergie, et plus cette émotion est élevée (amour, gratitude, etc.), plus l’énergie qu’elle véhicule est élevée.

Pour que cela fonctionne, il faut basculer en ondes alpha ou même thêta grâce à la méditation, plus ce sera efficace car vous accédez au système nerveux autonome.

Donc, l’exercice consiste à

Ralentir les ondes cérébrales + Y associer une énergie élevée

Ce qui se fait par :Ralentir les ondes cérébrales pour accéder au système nerveux autonome + augmenter l’énergie et l’information

=

Ressentir les centres énergétiques et mediter sur l’espace autour + associer une émotion élevée (amour, gratitude, etc.)

Attention sur le champ entourant le corps

Détente 15 min (intégration)

Exercice de reconditionnement du corps et du mental (et d’ascension de l’énergie dans les centres énergétiques)

Joe Dispenza part du principe que ce sont les 3 premiers centres qui sont le plus souvent problématiques (ils absorbent tout l’énergie et la bloquent) pour la plupart des gens (et du coup, les autres centres ne sont pas innervés correctement).

Il s’agit de faire s’élever le liquide cérébrospinal le long de la colonne, à l’intérieur du système nerveux central.  Ce liquide agit comme un conduit propice aux charges électriques dans le système nerveux.

Pendant la respiration, le mouvement du sacrum (presque imperceptible) ainsi que l’ouverture des sutures crâniennes, propagent une onde dans le liquide cérébro-spinal qui est lentement pompé vers le haut de la colonne (dans une respiration quotidienne il faut 12 h pour accomplir tout le circuit, donc le cerveau est purgé 2 fois par jour).

En contractant les muscles dans les 3 premiers centres énergétiques, le liquide s’élève.

Figure. Joe Dispenza, Devenir Superconscient, Guy Trédaniel Editeur (2017),
p 144

Cet exercice est assez connu en yoga, il consiste à « faire monter » la kundalini, l’énergie stockée dans les premiers centres énergétiques. Joe Dispenza propose une variation sur la respiration, mais l’idéé est la même. Voici sa proposition :

  • Assis le dos droit, mains sur les genoux.
  • Inspirez et
    • contractez le périnée (plancher pelvien) + les muscles du bas du tronc + les muscles de la partie supérieure de l’abdomen
    • Posez l’intention de faire remonter l’énergie de ces centres jusqu’au sommet du crâne.
    • Faîtes remonter la respiration le long de chaque centre progressivement.
  • Une fois atteint le sommet de la tête, retenez votre souffle et maintenez votre attention à cet endroit, les muscles du bas du corps toujours contractés. Tenez 10 sec.
  • Relâchez sur l’expiration.

Pratiquez sur une musique inspirante qui dure entre 4 et 7 minutes.

Puis concluez avec la première méditation pour dissoudre les blocages.

Cette énergie qui remonte jusqu’aux centres supérieurs vous pouvez l’utilisez pour guérir votre corps ou créer quelque chose de nouveau au lieu de vous contenter de survivre.

Grâce à cette circulation, votre corps a intensifié son champ énergétique. Vous avez recrée une polarité entre le haut et le bas du corps.

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Émotions et yoga

Les émotions font partie intégrante de la pratique du yoga. On est invités à les observer comme toute autre expression corporelle ou mentale, qui se manifeste pendant la pratique. D’autant qu’elles sont souvent des obstacles à notre clarté mentale et au bien-être corporel recherché. Mais pour bien les observer, il est utile d’être un peu à l’aise avec leurs caractéristiques et ce qu’elles révèlent.

Émotions, sentiments, humeur ?

Émotion : c’est une séquence émotionnelle rapide. Elle peut durer vingt millisecondes. Elle commence par un stimulus ou déclencheur, traverse ensuite le corps, entraînant des réactions physiologies et un comportement réactif, le plus souvent la fuite, l’attaque ou l’immobilité. Puis la pensée surgit, et lorsque la vague émotionnelle se retire, on peut identifier l’émotion.

Sentiment : il correspond à votre expérience subjective ou personnelle d’une émotion ou d’une sensation : « Je suis triste » ou « J’ai mal ». Le Petit Robert propose comme définition « état affectif complexe, assez stable et durable, lié à des représentations mentales ». Le sentiment mêle émotions et pensées, et persiste en l’absence d’un stimulus ou déclencheur.

Alors que l’émotion est de courte durée et passe par le corps, le sentiment et durable et stable, il passe par la pensée, il est une forme de rationalisation. Après avoir ressenti une émotion, on éprouve au fond de soi un sentiment qui lui serait associé. Ainsi l’accumulation d’émotions pénibles provoque un sentiment de tristesse, voire de déprime. Une succession d’émotions joyeuses procure un sentiment de bonheur.

Humeur : c’est un état mental (ou état d’esprit) à un moment donné. Elle dure plus longtemps qu’un sentiment. Elle peut durer des jours entiers. Les émotions ont un déclencheur facilement identifiable, l’humeur fait référence à une tonalité affective qui envahit la personne.

Ces définitions sont inspirées de “L’intelligence émotionnelle pour les nuls” de S.J Stein et F.Dorn p74

Émotions primaires dans le monde

Paul Ekman, anthropologue et psychologue à l’université de Californie à San Francisco, a répertorié six émotions de base ou émotions primaires, innées, c’est-à-dire préprogrammées génétiquement : la joie, la colère, la tristesse, la peur, la surprise, le dégoût. Chacune correspond à une mimique particulière du visage et joue un rôle crucial pour assurer notre survie.

Pour élaborer sa théorie, il a parcouru le monde des États-Unis au Japon en passant par le Brésil, l’Argentine, l’Indonésie et la Nouvelle Guinée où il a rencontré les peuplades isolées sans accès aux médias. Il a isolé six familles émotionnelles grâce à des séries de photos : « une émotion de base doit s’exprimer par des changements physiologiques propres, être associée à des évènements déclencheurs universels, apparaître spontanément, de façon rapide et sur une courte durée, être évaluée automatiquement, entraîner des images, des pensées, ou des sensations spécifiques. ». 

Des émotions plus ou moins intenses (chaudes ou froides) et qui vous empêchent plus ou moins d’agir

L’émotion est un signal qui nous oriente vers les actions à mener pour satisfaire nos besoins. Mais quand l’émotion est trop forte (on dit qu’elle est chaude), elle nous empêche d’y voir clair et nous accapare trop, elle entraîne vos pensées et votre humeur dans une tornade au lieu de vous informer sur l’action à mener. Par exemple, la colère (émotion chaude) peut vous brouiller l’esprit alors que l’irritation (émotion froide) suffit à vous donner l’information sur votre besoin à satisfaire. Un enjeu est donc de transformer une émotion chaude en émotion froide, pour mieux l’observer.

Les émotions, des indices sur les motivations, résistances et besoins sous-jacents

  • La JOIE exprime un besoin de partage
  • La TRISTESSE exprime un besoin de réconfort
  • La PEUR exprime un besoin de protection
  • La COLÈRE exprime un besoin d’écoute et de changement

Observer les signes corporels

On peut apprendre beaucoup sur les émotions à partir des signaux corporels. Les joueurs de poker en sont des experts. Ils portent souvent des lunettes et une casquette pour dissimuler ces signaux. Ils appellent ces réactions Tells (tell, raconter en anglais), parce qu’elles en disent beaucoup. Hausser les sourcils, se gratter la tête… Par exemple, si quelqu’un donne des signes de mécontentement, il pourra paraître vulnérable et pris de faiblesse. Vous pourrez le comprendre et lui apporter votre soutien. Que traduisent une position en avant (l’intérêt) ou en arrière (la crainte), la raideur (gêne) ? Ces signaux vous aideront aussi à mieux cerner vos propres émotions selon les postures que vous adoptez.

Le vocabulaire émotionnel

Grâce à un bon vocabulaire émotionnel, vous aurez la possibilité de mieux cerner vos émotions et celles des autres, et vous permettez aussi à votre entourage de comprendre précisément votre message.

Comparez par exemple : « Je me sens très mal », à « Je suis découragé car cela fait 3 semaines que j’essaie d’attirer son attention ».

Pour percevoir, classer et comprendre avec précision ce que ressent une personne, vous devez être capable de décrire et de définir les diverses émotions qu’éprouve un être humain.

Voici une liste de divers émotions et sentiments pour vous aider à mettre des mots plus précis dessus.

AccablementIrrémédiableRejetSeul(e)Découragement
AmourAdmirationAmitiéAffectionSympathie
ApathieEnnuieImpatienceIndifférenceAmorphe
CharmeBontéTendresseDésirConvoitise
CompassionSentimentExcitationEnchantementSéduction
CrainteAppréhensionMéfiancePaniqueHystérie
CuriositéInsatisfactionRéserveSuspicionCourage
DéfaireMécontentementDouleurMélancolieAbandon
DépressionDéplaisirSouffranceSolitudeDésarroi
DésappointementMisèreAgonie  
ÉcrasementDétresse   
EmbarrasInvalidationConfusionInsultePénitence
Excitation    
ExcitationÉpuisementFragilitéRegretBravoure
ExtaseOptimisteTriompheAllégresseContentement
FierFerveurJovialHumourEnchanté
GaietéJouissanceJubilationSensationAmusant
HeureuxArdeurEuphorieSatisfactionSoulagé
HonteRemordHumiliationCulpabilitéRegret
IndécisionDominationCulpabilitéSoumissionDoute
IntérêtIrritationTimiditéPrudenceAudace
IntrigueRépugnancePudeurSursautDétermination
JoiePlaisirSatisfactionDélectationEntrain
Mortification    
NervositéEffroiTensionInquiétudeSecousse
PassionAffectionEngouementChaleur 
PitiéÉgarementMalheurAnxiétéInsécurité
SouciHorreurSaut d’humeurAnxiétéTerreur
StupéfactionIntimidationRéticenceImpuissantBougeotte
SurpriseAhurissementFeinteÉtonnementCompétent
TristesseNégligenceCafardChagrinDésespoir

Ne pas connaître ses émotions et leurs conséquences sur nos comportements, c’est être leur esclave.

Exercice pour laisser passer une émotion, et la regarder de manière plus sereine

Voici un exercice qui peut vous aider à générer une atmosphère calme et détendue plus à même de vous laisser observer sereinement vos émotions : imaginez-vous allongé sur le dos sur un nuage blanc cotonneux, en train d’observer les autres nuages au-dessus de vous. Vous vous sentez très bien et percevez la douceur des nuages qui vous entourent. Vous savourez la fraîcheur de la brise qui vous effleure. Vous entendez le léger sifflement du vent. Vous goûtez la douceur de l’air. Ressentez corporellement les émotions présentes en vous, et accueillez-les.

Article écrit par Sabine Rabourdin

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Les carrefours énergétiques du corps

Pourquoi les carrefours nerveux, énergétiques du corps sont-ils représentés par des symboles ?

Faute de pouvoir désigner directement la réalité, toutes les traditions ont eu l’ingéniosité de la suggérer à travers le langage des symboles (L’arbre de la terre au ciel,  H. Normand,p157). Mais globalement, en Inde spécifiquement, la classification concerne tous les aspects de l’existence (voir mon article sur mon carnet de recherche sur la science indienne ).

En fait le symbolisme autour des chakras fait partie d’un symbolisme bien plus large qui concerne tous les aspects de l’existence. Les canaux d’énergie qui circulent dans le corps sont relatifs aux cinq éléments (voire 9 éléments) qui composent la synthèse de la matière. Or ces éléments sont les constituants de tout ce qui existe, donc la correspondance est partout possible. Il est possible de développer les principes exposés dans le yoga de la kundalini sur tous les plans de perception : les sons, les couleurs, les chiffres, les symboles essentiels, etc. Ce qui est le cas dans la plupart des traditions religieuses où les implications des énoncés sont illimitées.

Les états de conscience, sont symbolisés aussi par les différents chakras. « De la base endormie au sommet pleinement éveille, se trouvent tous les états de conscience. » p 159 op cit

Une autre raison de cette forte présence des symboles dans la présentation des chakras est que ceux-ci ont une grande place dans le tantrisme. Or, les pratiques tantriques impliquent souvent des rituels, des mantras et des visualisations complexes, tout autant qu’une imagerie obscure et hautement symbolique et un langage (souvent érotique). L’origine du tantrisme est obscure mais sa thèse centrale est que le corps physique – avec ses défauts et sa tendance à décliner – peut être transformé en un véhicule pour la libération et un temple pour le divin ( 108 Gems for understanding Nâdî and Cakra – funky guru publication, 2008).

Il est important de comprendre que le Hatha Yoga dans sa conception du corps, avec les canaux subtils (nadis), ses centres le long de la colonne (cakra), son énergie endormie (kundalini), sa force vitale (prana), sa solaire (ha, surya, pingala) et lunaire (tha, candra,ida) imagerie, est tantrique dans son origine.

Bien que l’anatomie conventionnelle s’occupe de structures physiques, l’anatomie yogique est bien différente. C’est une carte de structures ésotériques conçue par la méditation profonde. Il est plus utile de voir ce modèle comme un réseau sous-terrain (comme les métros de Londres, Paris ou New-York) avec ses propres codes et représentations, plutôt comme un fac-similé des structures du corps humain.

Il existe différentes versions de cette anatomie yogique, des traditions anciennes suggèrent moins de chakras. Cependant le système de 6 (ou 7) chakras est devenu le modèle prédominant. Le texte qui décrit de manière la plus claire leur place et iconographie est Sat Cakra Nirupana, un texte du 16ème siècle traduit par Arthur Avalon en 1916 sous le titre « The serpent power ».

 « La Kundalini est considérée comme un arbre en raison de sa verticalité symbolisée par la colonne vertébrale, de ses racines, mûla, et de sa cime qui est représentée par un lotus, padma. Aux branches de l’arbre sont substituées des roues, chakra, des cycles ou des cercles qui marquent la progression et les différentes étapes de la vibration initiale. La sève de cet arbre symbolique passe par les courants, nâdi, qui circulent dans le tronc. » (Normand, p168)

« Théoriquement, il existe 72000 nâdî, ce qui apparaît comme une ramification semblable à celle du système nerveux. Le chiffre 72 (9×8) signifie symboliquement le passage (7+2=9) de tous les premiers chiffres (8) et « 1000 » a le sens de beaucoup. Le 9 n’est pas considéré comme un chiffre mais comme une transition. Il n’y a pas forcément de correspondance avec les méridiens chinois, mais des points de concordance. »
(L’arbre de la terre au ciel, op cit)

Article écrit par Sabine Rabourdin

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YOGA ET PEUPLES INDIGÈNES

Cet article a été publié dans le journal de l’Institut Français du Yoga en mai 2018

IFY: Utilises-tu le yoga dans ton travail ? À l’écoute de tes conférences sur les relations Homme/Nature apparaît une démarche similaire : ” Enlever les couches opacifiantes qui voilent la relation à la nature.”

Sabine Rabourdin : J’ai deux métiers : ethnologue sur la relation Homme/Nature et enseignante de yoga. J’enrichis ces deux activités l’une avec l’autre. Il y a beaucoup de points de convergence, même s’ils n’apparaissent pas au premier abord. C’est tout d’abord l’objectif qui est commun. Je suis venue au yoga et à l’ethnologie car je suis très curieuse ! J’ai envie de comprendre tout simplement pourquoi nous sommes ici sur terre, maintenant. J’ai trouvé des réponses dans le yoga et j’en ai trouvées auprès des peuples indigènes. Les deux principaux enseignements communs que ces études m’ont apportés sont :

  • L’idée que notre vision du monde est teintée de voiles déposés par nos présupposés culturels. Si je nais en France dans tel milieu, j’aurai des concepts inconscients qui s’imposent sur mon rapport au monde (par exemple le déterminisme, la hiérarchie des espèces, le concept de nature/culture, ou la croyance en un au-delà, etc.). Ce sont des jugements inconscients que nous superposons au réel. J’avais pour ma part envie d’avoir un accès direct au réel. Je voulais enlever mes couches de présupposés. Accéder à la vision du monde des peuples indigènes m’a permis de repérer quelles étaient mes propres présupposés, car il a fallu que je m’en défasse pour accéder à leur vision du monde. Cela n’a pas été facile. Le yoga m’a aidée sur ce chemin. Il m’a appris à lever des voiles d’illusions, les voiles liés aux tourbillons du mental, aux vṛtti. Donc, ces deux disciplines m’ont permis d’éclaircir ma vision !
  • L’idée de circulation harmonieuse de l’énergie. J’ai compris que, pour beaucoup de peuples indigènes, l’enjeu principal de leur présence sur terre est de favoriser la bonne harmonie du cosmos. Ces termes peuvent sembler bien abstraits à des oreilles non initiées ! Ça a longtemps été mon cas. Je concevais cette approche de manière intellectuelle, mais je ne la vivais pas personnellement. Cela ne faisait pas partie de ma culture de penser l’harmonie du cosmos ! Je comprenais de manière abstraite, mais sans l’expérimenter. Le yoga m’a permis de percevoir ces énergies en moi et tout autour de moi. De sentir l’énergie vitale, le prāṇa. De sentir les blocages de cette énergie à l’intérieur de moi ou des autres. Il m’a fallu du temps par contre pour la sentir dans la nature, dans les arbres et dans les êtres environnants. Là, ce sont les peuples indigènes qui m’ont permis d’aller plus loin. Car ils ont un lien très fort avec la nature et ils savent percevoir l’énergie qui l’anime. Ils parlent d’ailleurs davantage « d’esprit » que « d’énergie » et c’est pour cela qu’au départ, j’avais du mal à les comprendre. Mais en adaptant le vocabulaire et en accueillant l’expérience, j’ai pu élargir ma perception de l’énergie présente dans la nature. J’ai pu ouvrir certaines portes. En fin de compte, ces deux disciplines se sont complétées pour m’aider à ouvrir certaines portes.

IFY : En yoga, lever les voiles vise notamment à permettre d’appréhender l’existence du puruṣa. Qu’est-ce que les peuples indigènes et leur relation forte à la nature nous dévoilent ?

Les peuples indigènes que j’ai étudiés[1] ne parlent pas de puruṣa ou de prakṛti, qui sont des termes propres au yoga et en particulier au Sāṃkhya. Ils parlent d’un « grand tout » qu’ils appellent par exemple « Wakan Takan » (Grand Esprit) chez les Sioux, ou « Bugarigara » (Rêve) chez les Aborigènes. Ce grand tout est comme une trame énergétique et ils ne font pas la distinction entre une Grande Conscience (puruṣa) et une Grande circulation d’énergie (prakṛti). Mais en fin de compte, dans le yoga aussi, d’une certaine manière puruṣa et prakṛti ne font qu’un ! Je conçois cependant que c’est un peu vite mettre le problème de côté. On pourrait discuter des heures sur ce dualisme (énergie/conscience) ! Ce que je peux dire, c’est que de ce que j’ai perçu des visions du monde indigènes, la préoccupation première est l’intégration à la grande trame énergétique, à travers des rituels notamment qui favorisent l’ordre et l’harmonie. J’en profite pour rappeler que le mot « ordre » vient du sanskrit ṛtā (sens : clair, vrai ; ordre cosmique, agencement exact ; coutume sacrée) qui a aussi donné le mot « rituel ». Cette harmonie s’obtient aussi par un juste comportement, qui nécessite d’être à l’écoute intime de la nature (même si le mot « nature » pour les peuples indigènes ne veut pas dire la même chose que pour nous, car ils ne s’en excluent pas).

IFY : Tu évoques dans tes conférences le ” fond traditionnel ” qui est en nous. Qu’est-il ? D’où vient-il ?

Avons-nous un fond traditionnel en nous ? Ou bien, avons-nous une âme indigène ? Bien sûr ! Enfin tout dépend de ce qu’on appelle « tradition » ou « indigène ». Les peuples indigènes ont une définition officielle portée par l’Unesco : ils se revendiquent comme antérieurs sur leur territoire, avec lequel ils entretiennent des liens fondateurs, ils ont un langage, un système de parenté et des mythes propres. On peut donc parler de peuple traditionnel, pour ne pas limiter la portée du mot « indigène » et englober une attitude de pensée basée sur quelques points clés :

  • le fait d’inclure l’homme dans la nature,
  • le rejet de la possession de la nature,
  • la recherche d’harmonie,
  • la sensibilité au monde invisible (esprits ou énergies),
  • l’attitude d’écoute plus que de maîtrise envers la nature,
  • le respect des limites.

L’âme indigène établit un lien entre nous et le « grand tout ». Elle relie. Comme le yoga (yuj) qui relie lui-aussi. Nous avons chacun un contenu culturel transmis par notre entourage familial et le lieu dans lequel nous vivons. Et il me semble primordial d’en avoir conscience, conscience aussi que ce contenu est relatif. Je ne pense pas qu’il y ait de meilleurs contenus culturels que d’autres, à condition de prendre conscience de leurs relativités et de rester ouvert aux autres formes de connaissance. Certaines vont avoir plus de résonance en nous et nous permettre de trouver notre juste place. Ça a été le cas pour moi avec le yoga qui pourtant n’était pas du tout au goût de mon entourage familial ! Quelque soit notre culture et celle que l’on adopte pour guider notre chemin, nous avons tous une part d’âme indigène, dans nos gênes ! Lorsque l’on s’on se libère de nos préjugés ou de nos verrous, on peut accéder à cette âme indigène.

Certains peuples indigènes, tels les Wayapi, pensent l’ordre social comme partie intégrante de la nature. Si un événement néfaste survient, c’est parce que l’harmonie a été rompue à cause d’un ordre social défaillant. Repenser le fonctionnement social est-il une nécessité ? L’étude du yoga, l’étude des peuples indigènes sont-elles des pistes pour repenser l’ordre social ?

Oui, l’étude des peuples indigènes tout comme l’étude du yoga me semblent d’excellentes pistes pour repenser l’ordre social. Les deux nous conduisent à faire une introspection sur ce qui nous constitue et ce qui est important pour la société. Dans mon parcours personnel, les deux n’ont fait que renforcer ma conviction que nous devons respecter la terre-mère. J’utilise le vocabulaire indigène pour désigner ce qui est notre lieu de vie commun. Sans une planète harmonieuse, comment les humains pourraient-ils vivre harmonieusement ? Les deux « traditions » enseignent l’attitude d’écoute, plutôt que celle qui se répand aujourd’hui de maîtrise. Maîtriser la nature, maîtriser nos émotions, maîtriser l’économie… Il faut aussi apprendre à écouter. Réapprendre à écouter. Écouter la nature, écouter les autres. S’écouter soi. C’est ce que nous apprend le yoga et plus particulièrement encore le yoga de Desikachar. Je crois aussi que les deux ont une approche de la mort qui peut nous aider dans notre propre relation occidentale à la mort. Chaque peuple indigène a sa propre cosmogonie et le yoga a aussi beaucoup de différentes écoles, mais ils ont en commun cette idée que nous sommes une partie d’un grand tout et que cette partie perdure après la mort. Cette croyance a un grand impact sur le respect qu’ils vouent à la terre et aux éléments naturels. Je ne voudrais pas glorifier tous les pans de la pensée indigène, car ils ont aussi des aspects moins attrayants, mais en ce qui concerne l’écoute de la nature, ils ont beaucoup à nous apprendre.

IFY : La rationalité, notion très occidentale, va de pair avec un fort dualisme. D’un côté la matérialité et de l’autre la spiritualité. La dualité serait-elle toujours problématique ?

Je dois avouer que j’ai fait des études d’ingénieur en physique et j’ai travaillé comme ingénieure un an avant de me réorienter vers l’ethnologie. Je pensais en fait découvrir dans la physique les réponses à mes questions sur le sens de l’existence ! J’ai vite compris que la physique (du grec phusis, qui veut dire « le déroulement des choses »), explique le comment mais pas le pourquoi. Pendant pas mal d’années, j’ai été gênée, presque dédoublée par ce choix inconciliable entre rationalisme et spiritualité. J’avais l’impression qu’il y avait deux manières d’appréhender le monde qui n’étaient pas compatibles. En fait, je comprends maintenant qu’il s’agit d’outils qui vont répondre aux questions que l’on se pose. Chaque outil est idéal dans la limite de son champ d’application. Par exemple, si vous voulez couper une planche de bois, vous n’allez pas prendre des ciseaux ! Mais si vous voulez vous couper les cheveux, vous n’allez pas prendre une scie ! La physique vous permettra de répondre aux questions du genre : « Qu’est-ce qui va se passer si une particule rencontre une autre particule ? » La spiritualité va vous parler de l’esprit, ou des esprits… L’esprit de l’arbre, le Grand Esprit, votre propre esprit, ou le puruṣa. Depuis que j’ai perçu ces deux approches comme des outils, j’ai beaucoup moins de mal à accepter cette dualité. Et ce qui est encore mieux, c’est que j’ai compris que l’on peut basculer d’un champ de perception à l’autre, comme on passe d’une pièce à l’autre. Bon, cela demande un peu de pratique, mais c’est possible. C’est d’ailleurs ce que font nombre de scientifiques spirituels !

IFY : Tu fais un lien entre l’apparition de l’écriture permettant une réflexivité et le concept de conscience de soi qui en découlerait. Certaines traditions avancent quant à elles “qu’être, c’est nécessairement être conscient “. Peux-tu nous parler de la Conscience pour toi ?

Pour moi, il y a plusieurs formes d’« être ». Indéfectiblement la vie circule dans les êtres vivants. Cette vie EST. Elle est même tellement puissante qu’on ne peut la décrire, mais on peut la vivre, en la sentant en nous. Tout ce qui est vivant n’est pas forcément conscient de l’être. Et là, effectivement, il y a la Conscience. Qui est partagé par beaucoup d’êtres vivants, pas toujours en permanence (nous n’avons-nous même pas toujours conscience d’être conscient !). Et peut être effectivement, à l’origine, ou au moins, en commun à toutes ces consciences, une Grande Conscience. Mais cela reste un mystère. Et je suis heureuse qu’il y ait ce mystère. Ainsi ma curiosité reste vive !

IFY : Veux-tu nous parler de la notion de limites, qui est si importante pour les peuples indigènes et que l’on peut peut-être rapprocher de la notion de tempérance en yoga ?

L’un des traits qui caractérise les peuples indigènes est le respect des limites. Celles de leur territoire, celle du cycle naturel. Il en va de leur survie. Acculés le plus souvent en des lieux hostiles (déserts, forêt tropicale, banquise, etc.), ils doivent leur survie à la connaissance parfaite de leur territoire et le respect de ses ressources, afin que celles-ci se renouvellent. Donc, ne pas consommer au-delà de ce que la terre peut renouveler et recycler. Beaucoup de leurs traditions visent à dévaloriser celui qui ne connaît pas les limites, les seuils de chasse, de cueillette, de production et consommation (cf. le mot tapu, originaire de Polynésie et qui a donné « tabou »).  La sobriété est donc une vertu. On peut rapprocher cette attitude du concept de saṃtoṣa, le « contentement », dans le Yoga Sūtra. Car cette attitude de sobriété n’est pas vécue comme une contrainte, mais comme une libération de l’attachement aux objets matériels. Dans le yoga, comme pour les peuples indigènes, ce contentement a une portée au-delà des aspects matériels. Il se traduit par une confiance dans le cours de la vie.

La science ne nous dit rien sur la « vision organique cosmique originelle », puisqu’elle est un outil qui n’est pas fait pour répondre à ce genre de questions. Mais l’interprétation que certains scientifiques ont des théories scientifiques modernes telles que la physique quantique les conduit en effet à y voir une grande interdépendance des phénomènes. C’est ce qu’écrivait Bohm, un physicien qui a eu de entretiens célèbres avec Krishnamurti : ” La théorie quantique et la relativité impliquent la nécessité de considérer le monde comme un Tout indivisé, dans lequel toutes les parties de l’univers, y compris l’observateur et ses instruments se fondent et s’unissent dans une totalité. “ Bien des physiciens n’adhéreront pas avec cette interprétation. Tout dépend de la manière dont leur âme indigène est saillante en eux ! J’ai d’ailleurs consacré ma thèse à comparer les interprétations de la physique quantique des physiciens indiens (d’Inde) et français. Ce que l’on peut affirmer c’est la physique quantique s’intéresse davantage aux interactions (vision holiste) que celle du XIXe siècle, qui avait tendance à diviser les choses pour mieux les étudier. La science s’est construite sur une méthode qui divise (science vient du latin scire qui veut dire découper), car il est trop complexe d’étudier des objets en interaction et sa démarche est volontairement analytique. Les peuples indigènes ou les yogis eux, justement s’intéressent aux interactions (vision holiste). Et c’est pour cela que les échanges entre ces deux approches de connaissance sont rares, difficiles et parfois conflictuelles ! Les scientifiques ont longtemps dénigré les connaissances indigènes ou holistes telles que le yoga. Pourtant ces deux approches se complètent bien. L’idéal serait que chacun puisse prendre conscience que ces deux modes de rapport au monde coexistent, et qu’il s’agit d’améliorer nos connaissances sur ces deux plans, sans pencher dans un extrême analytique ni l’inverse. N’est-ce pas une question d’équilibre ?

Références Sabine Rabourdin, Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes, Delachaux et Niestlé, 2005

Sabine Rabourdin, Replanter les consciences, Editions Yves Michel, 2012

[1] « Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes » Editions Delachaux et Niestlé, et « Replanter les consciences » Editions Yves Michel.

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UNE CLASSIFICATION DES ÉTATS DE CONSCIENCE

Ceux qui ont exploré différents états de conscience ont peut-être remarqué que certains états se ressemblent par exemple l’hypnose légère et la relaxation, certaines formes de méditation et l’état précédant le sommeil. Mais quelles sont les critères qui permettent de les différencier ?

Si nous pouvions cartographier avec précision les différents états de conscience, nous pourrions être en mesure de prédire comment passer d’un état à un autre, ou comment éviter de tomber dans des états désagréables ou indésirables à partir d’états plus souhaitables à proximité, par exemple en passant de la paralysie du sommeil à une expérience hors du corps, ou un rêve éveillé.

Mais en dehors de l’aspect pratique de cette cartographie, elle nous permettrait de mieux comprendre la conscience. Nous serions mieux à même de comprendre les liens entre différentes traditions et les connaissances actuelles sur la conscience

Plusieurs chercheurs et plusieurs traditions se sont déjà penché sur cette question, mais avec des indicateurs parfois fort différents et je n’ai pas trouvé de synthèse qui permette de mettre ces analyses ensemble. Je me suis donc essayé à rassembler quelques unes de ces classifications, en m’appuyant aussi sur ma propre expérience, ainsi que sur les traditions du yoga et du bouddhisme, experts des états de conscience depuis fort longtemps ! Je n’ai pas prétention à une analyse scientifique, mais à une forme de clarification, qui moi me sera utile, et sûrement j’imagine à d’autres personnes intéressées par les états de conscience.

Voici les éléments sur lesquels je m’appuie :

  • le neurologue Steven Laureys[1] a utilisé le «niveau de conscience» et le «contenu de la conscience»; (plus de détails et schémas ci-dessous)
  • l’expert du sommeil, J. Allan Hobson a développé un «modèle AIM» 3D dont les dimensions sont «activation», «déclenchement entrée-sortie» et «modulation». Son analyse est basée sur les effets de différents neurotransmetteurs. La conscience subit des changements d’intensité, de concentration et de mode de fonctionnement au fur et à mesure que le cerveau passe du réveil au mouvement paradoxal (NREM) en passant par le sommeil paradoxal. La base cérébrale de ces changements de conscience implique la régulation du niveau d’activation (A), qui régit l’intensité; la porte d’entrée-sortie (I), qui régit la focalisation de l’information; et la modulation chimique (M), qui régit le mode de fonctionnement. Ces trois facteurs peuvent être quantifiés à l’aide de données neurobiologiques. À partir de ces données, il est possible de construire un modèle tridimensionnel d’activation / information / mode (AIM), qui décrit un espace cerveau-esprit qui est utile pour comprendre et visualiser les changements de conscience dépendant de l’état. Hobson, J.A. 2010,  The AIM Model of Dreaming, Sleeping, and Waking Consciousness
  • Les chercheurs Lutz, Jha, Dunne et Sharon ont cartographié deux pratiques standard liées à la pleine conscience : la méditation de l’attention focalisée (FA) et la méditation ouverte (OM), ainsi que trois états mentaux (Rumination, Errance mentale et Addiction) Leurs critères sont la focalisation, la déréification, la méta-conscience, les qualités d’ouverture, de clarté, de stabilité et d’effort. (Investigating the Phenomenological Matrix of Mindfulness-Related Practices From a Neurocognitive Perspective Antoine Lutz, Amishi P. Jha,  John D. Dunne,  Clifford D. Saron). Voir plus d’explications et schema ci-dessous.

Le classement des états de conscience selon les ondes cérébrales (alpha, beta, gamma, theta). De nombreuses recherches y font référence, j’avais déjà établi une forme de classification (voir article sur mon site xx et ci-dessous)

  • La tradition du yoga classe plusieurs instruments ou niveaux de conscience dans l’esprit humain (voir article sur site xx) ainsi que des états de méditation. Instruments ou niveaux de conscience :
  • Buddhi ou Mahat: l’intelligence, la raison ou le système de prise de décision qui permet la distinction entre les choses. C’est la contrepartie individuelle de Mahat, l’intelligence cosmique.
  • Ahamkara: principe d’individuation ou ego qui unie l’âme et le corps, le «je», le moi actif, celui qui constate que « je sais ».

Voici ma synthèse en tableau (vous trouverez plus d’informations sur ces différentes études plus bas dans l’article). Il s’agit pour moi d’y voir un peu plus clair, ce tableau n’a pas d’ambitions académique ni d’exhaustivité, mais je serai ravie d’avoir des commentaires constructifs pour peaufiner cette première proposition.

Note de 1 à 10Etendue de la conscience – perception focalisée 0 ou globale/ouverte 10Prise de recul -dereification forte 10 faible 0Ondes alpha/beta/gamma/thetaNiveau de vigilance – effort Passif 0/ Actif 10Capacité de recognition (mémoire) Aucun souvenir 0 tous les souvenirs 10Perception d’un soi distinct – Ego (Ahamkara) Avec Ego fort 0 Pas d’ego 10Manas (gestion et impression des 5 sens) Manas fort 0, manas absent 10Intervention de la raison (Buddhi) et des présupposés (croyances, représentations, souvenirs.)   Sans intervention 0 Avec maximum  10  
Hypnose IV (Lucidité)52Theta52804
LSD106 58802
Coma 0 018100
Niveau I à IV anesthésiedécrire les 4 niveaux       
Sommeil profond 0Delta118100
Sommeil paradoxal – rêve53Theta35585
Transe chamanique66Theta86724
Hypnose I (thérapie, transe légère)54Alpha46756
Hypnose II (transe spectacle)53Theta36756
Hypnose III catalepsie, léthargie 2Theta2 884
NDE (Near Death Experiment)8 Theta 7584
OBE (Out of Body Experience), voyage astral10 Theta57585
Veille, activité courante, automatique35Beta990310
Veille absorption, création (musique, peinture, artisanat, examen, réflexion intense, heuristique, etc.)16Gamma10104810
Clairvoyance86Gamma86428
Saṃprajñāta-samādhi (sans support avec mental)810Gamma10104105
Savitarka-samādhi (avec support grossier et mental)610Gamma1010485
Savicāra-samādhi (avec support subtil et mental)610Gamma1010455
Asaṃprajñāta ou nirbīja samādhi (sans support sans mental)10 Theta6510100
Nirvitarka-samādhi (avec support grossier, sans mental)6 Theta651080
Nirvicāra-samādhi (avec support subtil, sans mental)8 Theta651050
Relaxation légère66Alpha57488
Yoga nidra (yoga du rêve)44Theta57446
  • Manas: reçoit et relie toutes les impressions reçues des sens. Il supervise les 5 indriya (les sens) les 5 jñānendriya  (les organes des sens – l’oreille, la peau, l’œil, la langue et le nez) et les 5 karmendriya (la voix, la main, le pied, l’anus et l’organe génital).

États de méditation (cf. Yoga sutra) (voir article sur site xx). Ses critères sont la place de la mémoire et de l’activité mentale (raisonnement), et la focalisation sur un objet.

Avec mémoire /raisonnementSans mémoire/ raisonnement
sans support Yoga Sutra. 1-17 & 1-18saṃprajñāta-samādhiasaṃprajñāta ou nirbīja samādhi
avec support Yoga Sutra. 1-42, 1-43 & 1-47Support grossiersavitarka-samādhinirvitarka-samādhi
Support subtilsavicāra-samādhinirvicāra-samādhi

Les Bouddhistes ont aussi bien sûr distingué différents instruments et états de conscience. Ils sont assez proches du yoga (voir article xx).

Schéma issu du site yoga.rabourdin.com

Légende : La perception (l’étendue de la conscience, en ordonnée) est corrélée à la vigilance (le degré de conscience – level of Arousal, en abscisse). Les humains connaissent un continuum le long de cette corrélation (ligne rouge), allant de ~ 3,3 (x, y) à 9,9 (délimité par des lignes doubles), incluant également un état de rêve paradoxal pendant le sommeil paradoxal REM (~ 3,5 à 5 , 9). Les états pathologiques (ovales en pointillés) incluent une gamme de conditions qui se produisent souvent lorsque la perception et la vigilance ne sont plus corrélées, ou existent aux extrémités du continuum de corrélation (c’est-à-dire <3,3 ou> 9,9). L’anesthésie (ovale à une seule ligne) couvre un large éventail du continuum de corrélation et peut être quantifiée à l’aide de mesures de perte de réponse, telles que la perte de rappel (6,6) et la perte de conscience (L de C; 5,5) ainsi que d’autres mesures comme l’EEG et ont évoqué des potentiels pour des niveaux plus profonds d’anesthésie, tels que la perte de réponse à la douleur chirurgicale (immobilité; <2,2). Il est possible de quantifier certains de ces niveaux en utilisant les classifications de Guedel (I, II, III à IV) ou en utilisant l’EEG de reconnaissance de nom ou de visage, les potentiels évoqués, l’IRMf et l’examen neurologique. Notez que certains états physiologiques, pathologiques et anesthésiques normaux semblent coexister le long du continuum, tels que: sommeil profond, coma et anesthésie, il reste donc à découvrir des différences mécaniques qui discriminent ces états à un niveau plus fondamental. Un objectif important des neurosciences est de caractériser les états conscients au niveau des circuits des neurones, des synapses et des molécules. Adapté de Laureys et al 2007 (Consiciousness and Cognition).[2]

Cette figure issue de (Investigating the Phenomenological Matrix of Mindfulness-Related Practices From a Neurocognitive Perspective Antoine Lutz, Amishi P. Jha,  John D. Dunne,  Clifford D. Saron) cartographie deux pratiques standard liées à la pleine conscience : la méditation de l’attention focalisée (FA) et la méditation ouverte (OM), et trois états mentaux (Rumination, Errance mentale et Addiction) pertinentes pour la psychopathologie dans un espace phénoménologique multidimensionnel. Exp et Nov représentent les pratiquants Experts et Novices.

Dans les contextes traditionnels et cliniques, la capacité de maintenir une conscience accrue des pensées, des comportements, des émotions et des perceptions est considéré comme une caractéristique centrale de la méditation de pleine conscience. Le processus cognitif de méta-conscience a un rôle central dans de nombreuses pratiques de méditation. Les auteurs proposent deux catégories principales de méditation attentionnelle, ainsi que deux sous-catégories.

  • Les pratiques d’attention focalisée (FA) qui impliquent un rétrécissement de l’attention et la concentration sur un seul objet. La présence d’une méta-conscience distingue la stabilité attentionnelle obtenue grâce à cette forme de méditation d’autres formes d’absorption, telles que l’attention constante qui se produit lorsque l’on est engagé dans une conversation captivante ou jouer à un jeu intéressant.
  • Les pratiques de conscience ouverte (OM) impliquent aussi la méta-conscience, mais elles ne consistent pas à sélectionner un objet spécifique pour orienter son attention. Le champ d’attention est élargi pour intégrer le flux des perceptions, pensées, contenu émotionnel et / ou la conscience subjective. Elles peuvent être divisées en «OM orienté objet», ce qui implique diriger son attention sur les pensées, les perceptions et les sensations qui entrent dans le champ de la conscience, et « OM de reconnaissance de la qualité la conscience elle-même ». (source : Reconstructing and deconstructing the self: cognitive mechanisms in meditation practice Cortland J. Dahl, Antoine Lutz, and Richard J. Davidson)

Les trois dimensions principales de cet espace euclidien sont l’Orientation de l’objet, la Déréification et la Méta-conscience. Les quatre dimensions secondaires correspondent aux qualités d’ouverture, de clarté, de stabilité et d’effort. Ces quatre qualités sont représentées, respectivement, par le diamètre d’un cercle, la couleur de remplissage du cercle, la couleur du périmètre du cercle et par la largeur d’une tige de support.


Ici, l’errance mentale est représentée comme un état d’absorption sans effort (ligne pointillée) (faible méta-conscience) où le contenu de l’expérience est phénoménalement
interprété comme une représentations précises de la réalité (faible déréification).

Le désir addictif est représenté comme un état fortement et à plusieurs reprises orienté vers l’objet de dépendance (orientation élevée des objets).

La rumination est représentée comme un état où la personne est consciente de pensées intrusives stables (méta-conscience) qui sont, cependant, toujours perçues comme «réel» (faible déréification).

La dimension de la dérérification reflète la mesure dans laquelle
les pensées, les sentiments et les perceptions sont interprétés de façon phénoménale
comme des processus mentaux plutôt que comme des représentations précises
de la réalité. Une faible déréification est une faible capacité à avoir du recul sur ses propres schémas et pensées. Une forte réification témoigne d’une plus grande prise de recul.


[1] Conscience and cognition Self-consciousness in non-communicative patients, Steven Laureys, Fabien Perrin, Serge Bredart p724, 2007

[2] https://web.stanford.edu/group/maciverlab/Laureys_C&C2007.pdf

Stanford Institute for Neuro-Innovation & Translational Neuroscience https://web.stanford.edu/group/maciverlab/Concious.html


Article écrit par Sabine Rabourdin et publié le 13 avril 2020 sur https://yoga.rabourdin.com/une-classification-des-etats-de-conscience/